La sensitive : quand se refermer est déjà une intelligence
Approchez un doigt d’une feuille de sensitive. Avant même le contact, si vous êtes assez près, elle commence parfois à bouger. Puis les folioles se rabattent l’une contre l’autre, deux par deux, en une seconde à peine. Le mouvement remonte le long de la nervure, gagne les feuilles voisines, et la tige elle-même s’affaisse.
Vous n’avez rien détruit. Vous avez seulement approché la main. Et la plante entière s’est repliée.
Mimosa pudica, la sensitive, porte bien son nom latin. Ce qu’elle fait de si spectaculaire mérite qu’on s’y arrête, non pour l’anecdote, mais parce que ce geste ressemble à ceux que nous voyons entrer dans nos cabinets.
Comment une plante sans muscle peut bouger en une seconde
Il n’y a ni nerf ni fibre contractile dans une sensitive. Le mouvement repose entièrement sur l’eau.
À la base de chaque foliole se trouve un renflement, le pulvinus, un petit coussin de cellules. Au repos, les cellules de sa face inférieure sont gonflées d’eau et maintiennent la feuille ouverte, sous tension, comme un matelas pneumatique bien rempli.
Quand la plante est touchée, un signal électrique se propage. Des canaux s’ouvrent dans la membrane des cellules du pulvinus, les ions sortent, l’eau les suit par osmose. Les cellules se vident et s’affaissent. La feuille tombe.
Il n’y a donc pas d’effort. Il y a une perte de pression, très rapide, très localisée. Se refermer coûte moins que rester ouvert.
La remontée, elle, prend beaucoup plus de temps. Il faut repomper l’eau, cellule par cellule, contre le gradient. Comptez de dix à trente minutes selon la température et l’état de la plante.
Retenez cet écart. Une seconde pour se fermer, une demi-heure pour se rouvrir. Vous l’avez déjà vu chez des patients.
Le signal court plus vite que la menace
Ce qui frappe le plus, quand on observe la scène, c’est que le repli dépasse largement le point de contact.
Touchez une seule foliole, et c’est parfois toute la branche qui se referme. Le signal électrique voyage dans le tissu conducteur, il déclenche la libération de substances chimiques, et le mouvement se propage à des feuilles que rien n’a touchées.
Autrement dit, la réaction ne s’ajuste pas à l’ampleur réelle de ce qui est arrivé. Elle protège au-delà du nécessaire.
Nous savons ce que cela devient chez l’humain. Une intonation, une odeur, une posture, et voilà tout le système qui bascule alors que rien n’a eu lieu. La réponse ne dit pas la taille de l’événement présent. Elle dit ce que l’organisme a appris à craindre.
Ce déplacement est utile à poser en séance. Beaucoup de personnes se reprochent leurs réactions disproportionnées. Elles y voient une faiblesse de caractère. La sensitive permet de nommer autre chose : un système protecteur bien calibré pour un danger passé, et qui n’a pas encore été réajusté au présent.
La sensitive apprend, et c'est le plus étonnant
Une expérience menée par l’écologue Monica Gagliano a fait beaucoup parler d’elle. Des sensitives ont été laissées tomber d’une faible hauteur, à intervalles réguliers. Une chute sans danger, mais suffisante pour déclencher le repli.
Au début, toutes se referment. Après plusieurs dizaines de répétitions, la plupart cessent de le faire. Elles restent ouvertes. Elles continuent pourtant à se replier normalement si on les touche autrement.
Elles n’ont donc pas cessé de réagir par épuisement. Elles ont distingué un stimulus inoffensif d’un stimulus qui compte. C’est ce que les biologistes appellent l’accoutumance, la forme la plus élémentaire d’apprentissage.
Ces travaux ont été discutés, comme toute recherche qui bouscule les catégories. Mais le phénomène d’accoutumance chez les plantes est solidement établi par ailleurs.
Ce qui m’intéresse ici est la condition de l’apprentissage. La plante n’a rien désappris parce qu’on l’a laissée tranquille. Elle a désappris parce qu’elle a été exposée, de façon répétée, à une chose qui ressemblait au danger sans en être un.
C’est exactement ce que nous faisons. Pas d’évitement, pas de brutalité. Une exposition dosée, répétée, dans un cadre où rien de mauvais n’arrive.
Ce que je regarde quand une personne se referme devant moi
Il arrive qu’au milieu d’une phrase, quelqu’un se ferme. Le regard décroche, le corps se recule un peu, le débit change. Le mouvement est aussi net que celui de la feuille.
La première tentation est de poursuivre, de relancer, d’aller chercher. C’est presque toujours une erreur. La sensitive ne se rouvre pas parce qu’on insiste sur elle. Elle se rouvre parce que le temps passe et que rien de nouveau ne survient.
Ce que nous avons à faire, dans ces moments, tient en peu de choses. Ralentir. Baisser d’un ton. Cesser de poser des questions. Laisser à la pression le temps de remonter.
Et surtout, ne pas prendre le repli pour un refus. Une feuille repliée n’a pas décidé de vous exclure. Elle a exécuté un programme ancien, plus rapide qu’elle.
Il y a une phrase que j’aime bien dire, dans ces cas-là, avec des mots simples. Quelque chose vient de se fermer, et c’est très bien. On attend qu’il se rouvre. On n’est pas pressés.
Là où l'image devient fausse
Je préfère toujours désigner l’endroit où une analogie cesse de tenir, parce que c’est souvent là que le patient risque de se blesser.
La sensitive se rouvre seule, systématiquement, en une demi-heure. C’est faux pour nous. Un système humain figé peut le rester des années, et l’idée qu’il suffirait d’attendre est cruelle pour ceux chez qui rien ne se rouvre. Il ne faut pas laisser entendre que le temps suffit.
Autre écart. La plante n’éprouve rien. Elle ne redoute pas le doigt, elle ne se souvient pas de lui, elle n’a pas honte de s’être refermée. Nos patients, eux, portent le second étage : la réaction, puis le jugement sur la réaction. C’est ce jugement qui fait le plus mal, et la sensitive n’en dit rien.
Enfin, on entend parfois que ce repli serait une leçon de protection à imiter. Non. Chez la plante, il empêche les insectes de brouter et limite la perte d’eau. Chez l’humain, la même stratégie appliquée sans discernement conduit à l’isolement. La question clinique n’est jamais de se refermer ou non. Elle est de savoir qui commande le mouvement.
Ce que la plante ne fait pas
Une dernière observation, qui ne se voit pas au premier regard.
Une sensitive placée dans un lieu où on la touche sans arrêt finit par dépérir. Chaque repli lui coûte de l’eau et de l’énergie, et surtout la prive de lumière pendant que ses feuilles sont fermées. Une plante qui se protège en permanence ne photosynthétise plus assez.
Le coût de la vigilance n’est pas le repli lui-même. C’est tout ce qui n’a pas pu être capté pendant.
Voilà, je crois, ce que cette plante a de plus juste à nous transmettre. Et la question qu’elle laisse ouverte est valable pour nos patients comme pour nous : combien de lumière laissons-nous passer, entre deux fermetures ?
Sandra Depasse · Absolem Formations
