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Le dauphin : dormir sans jamais s’absenter tout à fait

Dauphin nageant lentement sous la surface au-dessus d'un fond de sable clair

Le dauphin : dormir sans jamais s'absenter tout à fait

Un dauphin ne peut pas s’endormir. Pas comme nous l’entendons, pas au sens d’un abandon complet où le corps se laisse aller et où la conscience s’éteint pour quelques heures. Sa respiration n’est pas automatique. Chaque remontée à la surface, chaque ouverture de l’évent, chaque inspiration est un acte volontaire. S’il perdait conscience entièrement, il cesserait de respirer et il se noierait dans l’élément où il vit.

Ce qu’il a inventé pour survivre à cette contrainte est l’une des solutions les plus étranges du vivant, et elle pose une question que nous préférons éviter : que devient le repos quand on ne peut pas se permettre de disparaître ?

Un cerveau qui dort à moitié

Chez le dauphin, un hémisphère s’endort pendant que l’autre reste éveillé. L’électroencéphalogramme montre d’un côté les ondes lentes du sommeil profond, de l’autre le tracé d’un cerveau en activité. L’œil correspondant à l’hémisphère endormi se ferme, l’autre reste ouvert. Puis, au bout d’une heure ou deux, les rôles s’inversent. L’hémisphère qui veillait s’endort, celui qui dormait prend le relais.

L’animal nage pendant tout ce temps. Il remonte respirer. Il maintient sa position dans le groupe. Il surveille l’espace du côté où son œil demeure ouvert.

On appelle cela le sommeil unihémisphérique, et il n’appartient pas qu’aux cétacés. Les otaries le pratiquent, plusieurs oiseaux migrateurs aussi. Les canards posés en rangée sur une berge présentent un cas remarquable : ceux du milieu dorment des deux hémisphères, ceux des extrémités gardent un œil ouvert vers l’extérieur du groupe. La position dans le rang détermine la profondeur du sommeil autorisé.

Il y a là une phrase du vivant qu’on ne peut pas ignorer. Le degré auquel un être peut se laisser aller dépend de sa place et de ce qui l’entoure. Ce n’est pas une affaire de volonté ni de tempérament. C’est une affaire de position.

Ce que coûte un repos qui ne repose qu'à moitié

Nous parlons volontiers du sommeil comme d’un temps perdu que la nature aurait mal conçu. Le dauphin renverse cette idée. Il montre que le sommeil est si nécessaire qu’un organisme préfère se couper en deux plutôt que d’y renoncer.

Mais il montre autre chose, moins souvent relevé. Ce compromis a un prix. Le sommeil unihémisphérique se paie en profondeur : il correspond à un sommeil lent, sans les phases paradoxales telles que nous les connaissons. L’animal obtient de quoi tenir, pas de quoi s’abandonner. Il ne rêve probablement pas comme nous rêvons. Il ne connaît sans doute jamais cet état où le corps est totalement relâché, où plus rien n’est tenu.

Quelque chose lui manque, et ce quelque chose est précisément ce que nous appelons le repos.

Cette économie du demi-sommeil me paraît décrire assez exactement la manière dont beaucoup d’entre nous traversent leurs journées et leurs nuits. Une part qui se pose, une part qui surveille. Jamais d’extinction complète. Le mot fatigue ne suffit pas à dire cet état, parce qu’il ne s’agit pas d’un manque d’heures mais d’un manque de désarmement. On peut dormir huit heures avec un hémisphère qui monte la garde. On se réveille alors sans avoir été absent nulle part.

Et il faut poser la question honnêtement, sans la refermer trop vite. Cette vigilance permanente est-elle un défaut à corriger ou l’adaptation exacte à un environnement qui ne permet pas mieux ? Le dauphin ne dort pas à moitié par excès de prudence. Il dort à moitié parce que l’eau ne pardonne pas. Chez l’humain, la même question se pose autrement mais elle se pose : avant de demander à quelqu’un de baisser la garde, il faudrait savoir si l’eau autour de lui a changé.

Le repos n'est pas une décision solitaire

Voici ce qui, dans cette histoire, me semble le plus important, et c’est ce dont on parle le moins.

Un dauphin ne dort pas seul. Il dort dans un groupe qui nage. Sa capacité à laisser un hémisphère s’éteindre dépend entièrement du fait que d’autres, autour de lui, sont là. Chez les jeunes, la mère et le petit restent en mouvement continu pendant les premières semaines de vie, et le repos de l’un s’organise dans la proximité de l’autre. La sécurité n’est pas une qualité interne. Elle est un fait relationnel qui rend le relâchement possible.

Nous avons pris l’habitude de traiter le repos comme une affaire privée, une question d’hygiène de vie, une discipline individuelle. Coucher plus tôt, écrans éteints, respiration lente. Tout cela a sa valeur, et tout cela suppose déjà résolu le seul problème qui compte : y a-t-il quelqu’un ou quelque chose qui veille pendant que je ne veille pas ?

C’est une question ancienne, et elle a été portée par les religions bien avant d’être portée par la physiologie. Confier sa nuit à plus grand que soi, s’en remettre, déposer. Le vocabulaire varie, la structure reste la même. Dormir profondément a toujours supposé un acte de confiance envers quelque chose d’extérieur à soi.

Le canard placé au bord du rang n’a pas moins besoin de sommeil que celui du milieu. Il a moins de couverture. Et si l’on veut qu’il dorme des deux hémisphères, il n’y a rien à changer en lui. Il faut changer sa place dans le rang.

L'œil ouvert regarde vers le groupe

Un détail expérimental mérite d’être gardé pour la fin, parce qu’il complique la belle histoire.

Chez les dauphins, l’œil qui reste ouvert pendant le sommeil est souvent celui qui fait face aux congénères, et non celui qui surveille le large. La vigilance ne semble donc pas d’abord tournée vers le prédateur. Elle est tournée vers les autres, pour ne pas perdre le groupe, pour maintenir le contact, pour rester dans la formation.

Ce qui veut dire que ce qu’un être surveille en priorité, quand il s’autorise à moitié à disparaître, ce n’est pas la menace. C’est le lien.

Je trouve cette précision bouleversante et je ne saurais pas très bien en tirer une leçon. Elle dit quelque chose sur ce que nous sommes qui échappe aux catégories du danger et de la protection. Même dans le sommeil, même réduit à un hémisphère, l’essentiel de l’attention reste occupé à vérifier que les autres sont encore là.

Peut-être est-ce cela, au fond, que nous appelons la conscience : non pas la capacité de se percevoir soi, mais l’impossibilité de cesser complètement de percevoir les autres. Le dauphin ne s’absente jamais tout à fait, et ce qui le retient de s’absenter n’est pas la peur. C’est l’appartenance.

Sandra Depasse  ·  Absolem Formations