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Le homard : pourquoi il faut se rendre nu pour pouvoir grandir

Illustration à l'aquarelle d'un homard vu de dessus, pinces relevées

Le homard : pourquoi il faut se rendre nu pour pouvoir grandir

Une femme est assise en face de moi. Elle explique qu’elle va mieux, que sa vie s’organise enfin, et qu’elle voudrait arrêter là. Puis elle ajoute une phrase qui contredit tout le reste : depuis quelques semaines, elle se sent plus vulnérable qu’avant de commencer.

Elle le dit comme un aveu d’échec. Je l’entends comme le contraire.

Il existe un animal qui traverse exactement cela, plusieurs fois dans sa vie, et sans lequel il ne pourrait jamais atteindre sa taille adulte.

Un squelette qui ne grandit pas

Le homard porte son squelette à l’extérieur. Cette carapace de chitine et de calcaire le protège admirablement des prédateurs, des chocs, du courant.

Elle a un défaut majeur. Elle ne s’étend pas.

Un os humain se remodèle en continu, il s’allonge, il s’épaissit. Une carapace, non. Elle est fabriquée une fois, elle durcit, et c’est terminé. L’animal grandit à l’intérieur d’un contenant fixe.

Arrive donc un moment où la protection devient un étau. La chair comprime ses propres parois. Le homard ressent une gêne croissante, il devient inconfortable dans ce qui l’a gardé en vie jusque-là.

Il n’a que deux issues. Rester dans une armure devenue trop petite et cesser de croître. Ou s’en extraire.

Le travail commence bien avant la sortie

C’est le point que la plupart des récits oublient, et c’est le plus important.

Un homard ne se déshabille pas sur un coup de tête. Des semaines avant la mue, son organisme se prépare. Il réabsorbe une partie du calcium de son ancienne carapace pour le mettre en réserve. Il fabrique, en dessous, une nouvelle enveloppe encore molle et repliée. Il constitue des stocks d’énergie.

Puis il cherche un abri. Une anfractuosité, une roche, un endroit où rester invisible.

Rien de tout cela n’est visible de l’extérieur. Vu du dehors, il n’y a qu’un homard normal qui devient un peu plus discret.

Quand tout est en place, la carapace se fend entre le céphalothorax et l’abdomen. L’animal s’extrait par cette ouverture, en tirant hors de leur gaine ses pattes, ses antennes, ses pinces, jusqu’aux membranes qui tapissent son estomac et ses branchies. L’opération dure de longues minutes. Elle est épuisante et elle échoue parfois : certains homards meurent coincés dans leur ancienne carapace.

La période où tout peut arriver

Le voilà dehors. Il est plus grand, immédiatement, parce qu’il absorbe de l’eau pour se dilater avant que sa nouvelle enveloppe ne durcisse.

Et il est mou. Complètement mou. Il ne peut ni se défendre, ni fuir vite, ni utiliser ses pinces. Il est comestible pour à peu près tout ce qui passe, y compris pour ses propres congénères.

Ce n’est pas l’affaire d’une nuit. Selon la taille et la température, il faut des jours pour que la carapace se rigidifie, et des semaines pour qu’elle retrouve sa dureté complète. Pendant tout ce temps, il reste terré dans son abri, immobile, sans chasser, vivant sur ses réserves. Il mange souvent sa vieille carapace pour en récupérer le calcium.

Et il refera cela des dizaines de fois. Très fréquemment quand il est jeune, plus rarement ensuite, mais jamais il ne cesse tout à fait. Un homard ne parvient pas à un état où la mue devient inutile.

Ce que la femme assise en face de moi était en train de faire

Elle ne rechutait pas. Elle avait quitté quelque chose.

Une organisation psychique construite pour survivre est une carapace. Elle protège réellement, ce n’est pas une image de rhétorique. L’hypervigilance a permis d’anticiper les orages. La suradaptation a permis d’être aimée. Le contrôle a permis de ne plus être surprise. Ces stratégies ne sont pas des erreurs, elles ont tenu.

Elles deviennent étroites quand la vie change et qu’elles ne changent pas avec elle.

Le moment thérapeutique délicat n’est pas celui où la personne va mal. C’est celui où elle a lâché ses anciennes protections sans que les nouvelles aient durci. Elle est plus vulnérable qu’au début. Elle a raison de le dire. Et c’est précisément le signe que quelque chose bouge.

Je le nomme presque toujours à voix haute, parce que sans cela la personne interprète cette fragilité comme la preuve que la thérapie l’a abîmée.

Ce que le homard exige de nous, concrètement

Trois choses, et elles sont opérationnelles.

D’abord, ne pas provoquer la mue. On ne retire pas une carapace à quelqu’un, on ne démonte pas ses défenses pour lui montrer ce qu’il y a dessous. C’est l’organisme qui décide quand les réserves sont suffisantes. Notre travail consiste à rendre les réserves possibles, pas à forcer l’ouverture.

Ensuite, fournir l’anfractuosité. Le homard ne mue pas en terrain découvert. Une personne qui traverse cette phase a besoin de réduire ses expositions : moins d’engagements, moins de confrontations, un environnement plus prévisible pendant quelques semaines. Le dire explicitement fait partie du soin.

Enfin, tenir sur la durée du durcissement. C’est là que beaucoup d’accompagnements s’interrompent, parce que la personne va mieux et que nous relâchons la présence au moment exact où la protection n’est pas encore reconstituée.

Ce que je ne dis jamais avec cette image

Deux mises en garde, parce qu’une métaphore mal posée peut faire beaucoup de dégâts.

Je ne présente jamais la vulnérabilité comme une bonne chose en soi. Une phase de mue n’est pas une expérience à rechercher, c’est un passage à traverser avec le moins de casse possible. Beaucoup de homards meurent pendant. Il y a, dans une certaine littérature de développement personnel, une célébration de la fragilité qui oublie que le risque est réel.

Et je ne présente jamais la carapace comme un ennemi à faire tomber. Une personne encore en danger, dans une relation d’emprise ou dans un environnement violent, a besoin de sa carapace. Alléger ses défenses avant que le contexte ne soit sûr, c’est la rendre disponible pour être blessée à nouveau. La question n’est pas de savoir si les protections sont utiles ou nuisibles. Elle est de savoir si le milieu permet de s’en passer.

Un détail pour finir

Le homard mange sa vieille carapace.

Je trouve ce geste plus juste que toutes les injonctions à tourner la page. Il ne rejette pas ce qui l’a protégé, il n’en fait pas non plus un déchet dont il faudrait avoir honte. Il en récupère la matière, et cette matière servira à durcir l’enveloppe suivante.

Ce que nous avons été pour tenir n’est pas à effacer. C’est du calcium.

Sandra Depasse  ·  Absolem Formations