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La cicatrice de l’arbre : ce que le compartimentage enseigne à la thérapie

Cicatrice en forme de cœur refermée dans l'écorce d'un vieil arbre

La cicatrice de l'arbre : ce que le compartimentage enseigne à la thérapie

On apprend beaucoup du vivant quand on accepte de l’observer sans lui faire dire ce qui nous arrange.

Je vous emmène aujourd’hui marcher en forêt, à hauteur de tronc. Regardez les vieux arbres. Presque tous portent une trace, un renflement, un creux refermé, un anneau de bois plus dense là où une branche a été arrachée. Ces marques racontent une histoire d’effraction. Elles racontent surtout une manière très particulière de continuer à vivre avec ce qui a été abîmé. Cette manière porte un nom : le compartimentage.

Un arbre ne guérit pas, il isole

Quand un arbre est blessé, par une tempête, par un animal ou par une lame, il réagit d’une façon radicalement différente de la nôtre.

Il ne guérit pas au sens où nous l’entendons. Il ne répare pas le tissu détruit. Il ne remplace pas les cellules mortes. Le bois blessé restera du bois blessé, aussi longtemps que l’arbre vivra.

Ce qu’il fait est autre chose. Il dresse des frontières autour de la zone atteinte. Il modifie chimiquement le bois qui borde la plaie. Il obstrue ses propres canaux de circulation pour empêcher les champignons et les bactéries de progresser dans le reste du tronc.

Le forestier américain Alex Shigo, qui a décrit ce mécanisme dans les années soixante-dix, l’a résumé d’une phrase souvent citée. Les arbres ne cicatrisent pas, ils scellent. Ils ne régénèrent pas, ils génèrent. Le vieux tissu ne redevient jamais neuf. Du tissu neuf se fabrique ailleurs, autour.

Les quatre murs du modèle CODIT

Shigo a donné un nom à ce processus : CODIT, pour compartimentage des dommages dans l’arbre. Il l’a décrit comme la construction de quatre murs.

Le premier bloque la progression vers le haut et vers le bas, dans le sens de la sève. C’est le plus fragile, parce qu’il travaille contre le courant naturel de circulation.

Le deuxième arrête la progression vers le cœur du tronc. Il s’appuie sur les couches de bois dense fabriquées en fin de saison.

Le troisième empêche la propagation latérale, d’un rayon de bois à l’autre.

Le quatrième est le plus solide, et c’est le plus intéressant. Il n’existait pas avant la blessure. Le cambium le fabrique après coup, comme une paroi neuve posée entre l’ancien bois et tout celui qui poussera désormais. L’arbre trace une ligne dans le temps. D’un côté, ce qui a été atteint. De l’autre, ce qui viendra après.

Puis un bourrelet se forme sur les bords de la plaie. Année après année, il avance vers le centre et finit parfois par se refermer complètement. Vu de l’extérieur, la blessure a disparu. À l’intérieur, elle est intacte, simplement emmurée.

Compartimenter coûte de l'énergie

Voilà le détail que l’on oublie presque toujours, et c’est celui qui compte le plus en clinique.

Un arbre ne compartimente pas également selon les circonstances. Un sujet vigoureux, bien enraciné, bien alimenté, dresse ses murs vite et solidement. Un arbre affaibli, stressé par la sécheresse ou par des blessures répétées, compartimente mal. Les frontières restent poreuses. La pourriture progresse.

La capacité de contenir dépend donc de la vitalité disponible au moment de l’effraction.

Vous voyez sans doute où cela nous mène. La question n’est pas seulement de savoir ce qui a blessé une personne. Elle est de savoir dans quel état de ressources elle se trouvait quand cela l’a atteinte, et dans quel état de ressources elle se trouve aujourd’hui, au moment où elle vous confie cette histoire.

Ce que cette image ouvre en séance

Beaucoup de personnes arrivent en consultation avec une demande d’effacement. Elles voudraient que cela n’ait pas eu lieu, ou au minimum que cela ne compte plus.

L’arbre offre une réponse plus juste et étrangement plus apaisante. Non, cela ne s’efface pas. Et non, cela n’empêche pas de vivre.

L’analogie se pose simplement, sans insistance, souvent en fin de séance. On peut décrire le vieux chêne, le renflement du tronc, le bois refermé. On peut demander à la personne d’imaginer où se situerait sa propre marque. On peut lui demander ce qui, chez elle, joue le rôle du bourrelet de recouvrement, ce qui a continué à pousser malgré tout.

Le déplacement thérapeutique tient en une phrase. Le but n’est pas de retirer la blessure du tronc. Le but est de disposer d’assez de sève pour continuer à fabriquer du bois neuf autour d’elle.

C’est exactement le travail que nous menons en hypnose conversationnelle. On ne va pas chercher le souvenir pour le supprimer. On restaure d’abord les ressources, la sécurité, la vitalité. Le contenant devient alors capable de tenir ce qu’il porte.

Les limites de l'analogie

Une métaphore honnête montre aussi ses failles, sinon elle devient un slogan.

Première limite. Le mot compartimentage désigne, en psychopathologie, un mécanisme de défense qui peut virer à la dissociation. Cloisonner une expérience pour ne plus la sentir n’est pas la même chose que la contenir tout en continuant à croître. Chez l’arbre, les deux mouvements sont indissociables. Il isole et il pousse. Chez l’humain, ils se dissocient parfois. Certaines personnes ont admirablement emmuré, et ne fabriquent plus un millimètre de bois neuf.

Deuxième limite. L’arbre n’a aucun accès à ce qu’il a enfermé. Nous, si. Une mémoire traumatique peut être revisitée, retraitée, réencodée autrement. L’arbre ne dispose pas de cette plasticité. Ne laissez donc pas l’analogie suggérer qu’il n’y a rien à faire du contenu.

Troisième limite, plus subtile. Un arbre peut compartimenter parfaitement et se briser quand même, parce que la zone emmurée l’a fragilisé mécaniquement. Contenir n’est pas être invulnérable.

Ce que l'arbre dit du temps

Un bourrelet de recouvrement met des années à se refermer. Personne ne le presse. Personne ne lui demande où il en est de sa progression.

Il y a là quelque chose à prendre pour nous, thérapeutes, autant que pour ceux que nous accompagnons. Nous travaillons avec des rythmes qui ne sont pas les nôtres. Le tissu neuf se fabrique à la vitesse dont l’organisme dispose, pas à celle de notre plan de séances.

La prochaine fois que vous croiserez un vieil arbre marqué, prenez trente secondes. Regardez la taille du renflement et regardez la taille de la couronne au-dessus. La deuxième vous dira presque toujours ce qui a permis au premier de tenir.

Sandra Depasse  ·  Absolem Formations