La résonance sympathique : ce qui vibre en nous sans avoir été touché
Posez deux guitares côte à côte, accordées de la même façon. Pincez une corde sur la première. Approchez l’oreille de la seconde, que personne n’a touchée. Elle chante. Pas toutes ses cordes, seulement celle qui porte la même note, ou l’une de ses harmoniques. Les autres restent immobiles.
Le phénomène s’appelle la résonance sympathique. Le mot vient du grec et signifie éprouver avec. Il désigne, en acoustique, la capacité d’un corps à se mettre en mouvement parce qu’un autre corps vibre à proximité, sans contact, sans intention, sans effort.
Vibrer n'est pas une décision
Une corde possède une fréquence propre, déterminée par sa longueur, sa tension, sa masse. C’est la vitesse à laquelle elle oscille naturellement quand on la met en mouvement. Chaque objet en possède une : un verre, une poutre, une colonne d’air, un pont.
Quand une onde sonore traverse l’espace et rencontre un corps dont la fréquence propre correspond à la sienne, l’énergie se transfère. Les minuscules variations de pression de l’air, individuellement dérisoires, s’additionnent parce qu’elles arrivent toujours au bon moment, dans le sens du mouvement déjà entamé. La corde amplifie ce qu’elle reçoit.
Si la fréquence ne correspond pas, les impulsions arrivent à contretemps, elles se contrarient, et il ne se passe rien.
Voilà ce que dit ce phénomène, et il faut le prendre au sérieux. Un corps ne se met pas à vibrer parce que le monde est bruyant. Il vibre parce qu’il porte en lui, de manière préalable, une disposition exacte à cette fréquence-là. Ce qui l’atteint n’a rien créé. Cela a rencontré quelque chose qui existait déjà, en attente, et qui n’attendait que la bonne sollicitation pour se manifester.
Ce qui répond en nous ne vient pas de l'autre
Nous avons tendance à croire que ce qui nous affecte vient du dehors. Une phrase nous blesse, une scène nous bouleverse, une personne nous met en colère. Le langage lui-même construit cette causalité : il nous a mis hors de nous, elle m’a fait quelque chose.
L’acoustique propose une autre lecture. La seconde guitare n’a pas reçu de son. Elle a produit le sien. L’énergie transmise par l’air est infime, elle ne suffirait à rien. Ce qui remplit la pièce, c’est la corde elle-même, qui a converti sa propre tension en mouvement.
Ce déplacement ne dédouane personne de ce qu’il fait, et il faut le préciser tout de suite, sinon il devient une manière élégante d’excuser les auteurs de dommages. Une note jouée reste une note jouée. Mais il change complètement la question que l’on se pose sur soi. Non pas pourquoi m’a-t-il fait cet effet, mais quelle corde ai-je, accordée précisément là.
C’est la part la plus inconfortable de cette image. Nos réactions les plus vives nous renseignent moins sur les autres que sur notre propre accordage. Ce qui nous traverse comme une évidence, ce qui déclenche en nous une réponse disproportionnée à la sollicitation, indique un endroit tendu depuis longtemps, prêt à répondre, et dont nous ignorions souvent l’existence avant qu’il ne se mette à sonner.
Et l’inverse est tout aussi vrai. Ce qui ne nous fait rien, ce devant quoi nous restons parfaitement immobiles alors que d’autres s’émeuvent, dit également quelque chose. L’absence de résonance n’est pas de l’indifférence morale. C’est un accordage différent.
Le corps du thérapeute est une caisse
Il y a un métier où cette physique devient une réalité quotidienne, et c’est le mien.
Passer ses journées à écouter des récits difficiles ne laisse pas intact, et l’explication habituelle, celle de l’empathie qui coûte, me paraît insuffisante. Ce qui se produit ressemble davantage à ce qui se passe dans une pièce où l’on joue longtemps : les objets accordés se mettent à répondre. On ne choisit pas ce qui vibre. On découvre après coup qu’une corde était tendue là.
Cela déplace la question de la protection. Se protéger ne peut pas consister à ne rien laisser passer, puisque l’onde traverse l’air et qu’aucun mur intérieur ne l’arrête. La seule voie possible consiste à connaître son propre accordage. Savoir quelles fréquences nous font sonner, et lesquelles nous laissent tranquilles.
C’est la raison pour laquelle un thérapeute doit avoir travaillé son histoire, et pourquoi ce travail n’est jamais achevé. Non pour devenir sourd, ce serait perdre l’instrument, mais pour reconnaître, quand cela sonne, si la vibration appartient à la personne en face ou si elle vient d’une corde ancienne.
Les luthiers connaissent d’ailleurs un procédé que je trouve juste : on pose la main sur une corde qui vibre par sympathie, on l’étouffe, et le reste continue de sonner normalement. On n’a pas cassé l’instrument. On a simplement retiré une résonance parasite du moment.
Le point où la résonance détruit
Il faut dire aussi ce que ce phénomène peut faire de plus dangereux, sinon l’image resterait trop douce.
Une résonance non amortie peut détruire. Un verre se brise si l’on émet longtemps sa fréquence propre à intensité suffisante. Les militaires rompent le pas en traversant un pont, parce que la cadence régulière d’une troupe peut amplifier une oscillation jusqu’à la rupture de la structure. En 1850, à Angers, un pont suspendu s’est effondré au passage d’un bataillon, faisant plus de deux cents morts.
Ce n’est donc pas l’intensité du choc qui casse. C’est la répétition d’une sollicitation modeste, toujours à la même fréquence, sans que rien ne vienne amortir entre deux.
Cette précision me paraît essentielle pour comprendre ce qui épuise réellement les êtres. Rarement l’événement unique et violent. Beaucoup plus souvent la sollicitation régulière d’un même endroit, jour après jour, sans amortissement. Ce qui fait tenir un pont n’est pas sa solidité, c’est sa capacité à dissiper l’énergie qu’il reçoit.
Accorder, c'est déjà entrer en relation
Une dernière observation, et c’est celle que je garde.
Deux instruments ne résonnent ensemble que s’ils sont accordés. La résonance n’est donc pas un hasard de proximité, c’est le résultat d’un travail préalable. Quelqu’un a tendu les cordes, comparé les hauteurs, ajusté patiemment jusqu’à ce que les fréquences se correspondent.
Il en va probablement de même de ce que nous appelons se comprendre. Il ne suffit pas d’être dans la même pièce. Il faut avoir accordé quelque chose, et cet accordage prend du temps, il se fait à l’oreille, il se refait sans cesse parce que les cordes se détendent.
Les traditions musicales du monde entier ont fabriqué des instruments à cordes sympathiques, le sitar, la viole d’amour, le nyckelharpa. Des cordes que personne ne pince, tendues sous les autres, et qui ne servent qu’à vibrer par elles-mêmes. Elles ajoutent à chaque note un halo que le musicien ne produit pas directement.
Je trouve cette idée belle et juste. Ce qu’un être donne à entendre ne se limite jamais à ce qu’il joue volontairement. Il y a toujours, en dessous, des cordes qu’il n’a pas touchées et qui répondent. C’est peut-être ce que nous percevons chez quelqu’un quand nous disons qu’il sonne juste.
Sandra Depasse · Absolem Formations
