Quand soigner Épuise: se protéger de la fatigue de compassion
Elle vient pour la première fois et je prends le temps de la connaitre. Elle m’explique son histoire et les raisons de sa visite. Je perçois vite son empathie, sa dévotion aux autres et lorsque je lui demande « et vous, qui s’occupe de vous ? » cela s’imprime étrangement en moi par un effet miroir. Je réalise subitement à quel point je suis moi-même « sur le fil ».
Être thérapeute, et globalement professionnel de l’aide aux personnes, nous expose souvent au pire, nous donne à voir le monde dans sa partie la plus sombre. Et, lorsqu’on s’est spécialisé.e dans le traitement des traumas, l’horreur entendue au quotidien peut vite nous envahir. Comme si la noirceur se mettait à recouvrir tout, débordant de l’espace professionnel pour imprégner la sphère privée de sa lourdeur poisseuse.
Si on n’y prend pas garde, on ne voit pas arriver le glissement et celui-ci est d’autant plus insidieux qu’on aime son travail. On guide, on soutient, on désensibilise, on accompagne dans les tréfonds de l’âme pour permettre la reconstruction et la renaissance. Et tout cela laisse inévitablement des traces. Au-delà du risque de trauma vicariant (ou traumatisme par procuration), il existe une forme plus subtile de « contamination » qu’est la fatigue de compassion : cet épuisement émotionnel qui touche notre santé physique et psychique, mais aussi notre manière d’être à l’autre.
Pour ne pas en arriver là, il est essentiel de prendre soin de soi de façon quotidienne: alléger ses horaires, prendre congé régulièrement, aller en supervision, cultiver des activités ressources, faire des exercices de respiration, adapter la disposition des meubles et la décoration de son cabinet, mettre en place ses propres rituels de protections.
Une des prochaines journées de formation d’Absolem sera consacrée à la protection du thérapeute, l’occasion d’échanger entre nous autour des difficultés rencontrées et des solutions possibles.
Bérangère Lhomme – Absolem Formations
Notre regard sur ce sujet
Cette question, et vous, qui s’occupe de vous, nous la posons à chaque promotion. Le silence qui suit dit toujours la même chose.
Il existe une croyance tenace dans nos métiers. Elle veut qu’une bonne formation protège. Qu’en sachant nommer les mécanismes, on y échappe. C’est faux, et c’est même l’inverse. Plus un thérapeute est compétent sur le trauma, plus on lui adresse des situations lourdes. Sa compétence augmente son exposition. Nous préférons le dire clairement dès la formation plutôt que de laisser chacun le découvrir seul, dix ans plus tard.
Le glissement est lent, et c’est ce qui le rend difficile à repérer. Il ne commence pas par de la fatigue. Il commence par de petits déplacements. On ne regarde plus certains films. On évite un sujet en séance sans se l’avouer. On devient méfiant envers les gens dans la rue. On surprotège ses enfants. Le monde a changé de couleur, et on croit que c’est le monde qui a changé.
Nous tenons à une position peut-être inconfortable à ce sujet. Se protéger n’est pas une question de confort personnel, c’est une question de responsabilité clinique. Un thérapeute vidé ne suit plus son patient, il tient. Il écoute moins finement, il coupe plus vite, il propose des solutions au lieu d’accompagner. Le patient le sent, et il le sent d’autant mieux qu’il a souvent grandi en scrutant l’état émotionnel des adultes.
Ce que nous transmettons tient en trois choses simples et exigeantes. Des outils utilisables en séance et pas seulement le soir, parce que l’imprégnation se fait pendant l’écoute. Un cadre qui limite le nombre de situations lourdes dans une même journée, ce qui relève de l’agenda plus que de la technique. Et un lieu où déposer, régulier, extérieur, non négociable.
C’est pourquoi nous considérons la supervision comme une partie du métier et non comme un complément. Un praticien seul finit toujours par prendre l’habitude de son propre état. Il faut le regard d’un tiers pour remarquer qu’on ne dort plus très bien depuis six mois.
Enfin, une chose que nous répétons souvent. L’empathie n’est pas le problème. Ce n’est pas en sentant moins qu’on tient plus longtemps. C’est en sachant où s’arrête l’autre et où l’on commence. C’est précisément l’objet de la formation La protection du thérapeute.
Absolem Formations
