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Le kintsugi : la réparation qui refuse de se faire oublier

Bol japonais en céramique sombre réparé au kintsugi avec des jointures dorées

Le kintsugi : la réparation qui refuse de se faire oublier

On a beaucoup abîmé le kintsugi à force de le citer. Il est devenu le mot de passe d’une sagesse facile, celle qui affirme que nos blessures nous rendraient plus beaux. La formule circule, elle rassure, et elle est fausse. Une fracture ne rend personne plus beau. Il n’y a rien de précieux dans le fait d’avoir été cassé.

Ce que fait réellement cet art japonais est plus intéressant, et beaucoup plus dérangeant. Il ne dit pas que la brisure est belle. Il dit qu’on n’a pas le droit de la cacher.

Une technique longue, coûteuse, et volontairement visible

Le mot signifie jointure d’or. La technique remonte au quinzième siècle, et elle consiste à recoller les fragments d’une céramique avec une laque naturelle tirée de la sève d’un arbre, l’urushi, avant de souligner les jointures avec de la poudre d’or, d’argent ou de platine.

Le procédé n’a rien de rapide. La laque met des semaines à sécher, et elle exige pour cela une humidité élevée, ce qui paraît contre-intuitif. Il faut appliquer des couches successives, poncer, attendre, recommencer. Une pièce complexe demande plusieurs mois de travail. La laque brute est en outre irritante pour la peau, et les artisans mettent des années à apprendre à la manipuler sans réaction.

Au terme de ce travail, on obtient un objet dont la valeur marchande dépasse souvent celle qu’il avait intact, et dont les fêlures sont plus visibles qu’elles ne l’étaient au moment de la casse. Non pas atténuées. Soulignées à l’or.

C’est ici que réside le geste, et il est d’abord un refus. Il aurait été possible de recoller discrètement, avec une laque teintée dans la couleur de la céramique, et d’obtenir une pièce presque intacte. Cette technique existe, elle est plus simple, elle est moins chère. Le kintsugi choisit délibérément l’inverse. Il investit du temps, de la compétence et un métal précieux pour rendre indélébile ce que tout le monde aurait préféré effacer.

Ce que coûte la dissimulation

Il faut comprendre contre quoi ce geste se dresse.

Une réparation invisible produit un objet qui ment. Il se présente comme s’il n’était rien arrivé, et cette prétention exige un entretien permanent : ne pas le tourner du mauvais côté, ne pas laisser la lumière rasante révéler la ligne, redouter le moment où quelqu’un remarquera. L’objet devient le gardien de son propre secret.

Nous connaissons cette économie. Elle épuise. Une part importante de l’énergie de beaucoup d’existences est consacrée non pas à ce qui a eu lieu, mais au travail de maintenir invisible ce qui a eu lieu. Ce travail-là ne finit jamais, parce qu’il faut le refaire à chaque rencontre, à chaque question, à chaque intimité nouvelle.

Le kintsugi supprime cette dépense. La pièce ne dissimule plus rien, elle n’a plus rien à surveiller. Elle peut être posée sur la table, tournée dans tous les sens, prise en main par n’importe qui. Sa fêlure est publique.

Il ne s’agit donc pas d’esthétique. Il s’agit d’économie intérieure. On répare visiblement pour cesser de dépenser à cacher.

L'or n'est pas la fêlure

Une confusion se glisse toujours dans les usages contemporains de cette image, et elle mérite d’être levée.

Ce qui est précieux dans une pièce de kintsugi n’est pas la cassure. C’est ce qu’on a mis dedans. L’or n’était pas contenu dans la fracture, attendant d’être révélé. Il a été apporté du dehors, acheté, broyé, déposé par une main patiente qui a jugé que cet objet valait cette dépense.

La différence est capitale, et elle change tout au sens de l’image. La blessure ne produit rien d’elle-même. Ce qui produit quelque chose, c’est la décision de ne pas jeter, puis le travail effectué. Un bol cassé qui reste cassé n’est qu’un bol cassé. Un bol cassé qu’on a mis des mois à reprendre est autre chose, non pas à cause de la casse, mais à cause des mois.

Il y a dans les usages consolateurs de cette métaphore un escamotage que je trouve indécent, parce qu’il fait l’économie du travail et parce qu’il valorise l’accident. Personne n’a jamais dit à une céramique qu’elle avait de la chance d’être tombée. On lui a consacré du temps parce qu’elle comptait, et c’est très différent.

Ce que suppose de recoller

Reste une condition qu’on ne mentionne jamais et qui est pourtant la première.

Il faut avoir gardé les morceaux.

Une céramique brisée dont on a balayé les éclats ne peut pas être reprise. Le kintsugi commence bien avant l’atelier, il commence à l’instant du bris, quand quelqu’un se baisse et ramasse ce qui vient de tomber au lieu de le pousser à la pelle. Ce geste se fait dans l’urgence, sans savoir encore ce qu’on en fera, sans même être sûr que l’objet mérite l’effort. C’est un pari, posé à un moment où l’on n’a aucune raison de parier.

Beaucoup de ce qui n’a pas pu être repris plus tard, dans une vie, n’a pas manqué de technique ni de temps. Les morceaux avaient été jetés, ou dispersés, ou attribués à d’autres, ou simplement niés au point qu’on ne savait plus qu’ils avaient existé.

Et il faut ajouter que toutes les pièces ne se recollent pas. Une céramique réduite en poussière ne revient pas. Les artisans le savent et le disent. Il y a des objets pour lesquels la seule chose à faire est de reconnaître qu’ils ont été détruits. Ne pas le dire serait mentir, et cette métaphore a déjà assez menti.

Un objet qui a une histoire plutôt qu'une origine

Une pièce intacte n’a qu’une origine. Elle sort d’un atelier, elle porte la marque d’un potier, elle appartient à un style, à une époque, à une région. Tout ce qu’elle raconte a été décidé avant qu’elle existe.

Une pièce recollée à l’or porte autre chose : une chute, une main qui a ramassé, un artisan, des mois d’attente, une décision. Elle a cessé d’être seulement un produit pour devenir le résultat d’une suite d’événements et de choix. Elle a une biographie.

C’est peut-être ce qui distingue, chez les êtres, ceux qui nous paraissent avoir de l’épaisseur. Non pas d’avoir souffert, cela ne suffit pas et n’a rien de distinctif, tout le monde souffre. Mais d’avoir travaillé quelque chose de ce qui leur est arrivé, et de ne pas prétendre le contraire.

Les vieilles pièces japonaises portent souvent plusieurs réparations, faites à des époques différentes, par des mains différentes. On distingue les ors selon leur teinte, on devine l’ordre des interventions. La dernière n’annule pas les précédentes.

Voilà, je crois, ce que cet art a de plus juste à nous laisser. Rien ne redevient neuf. Rien n’est censé le redevenir. Ce qui a été traversé se voit, et il n’y a pas lieu d’en faire un motif de fierté ni un motif de honte. Cela se voit, simplement, comme se voit une ligne d’or sur un bol dont on se sert encore tous les jours.

Sandra Depasse  ·  Absolem Formations