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La chrysalide : ce qui attendait en nous sans avoir jamais servi

Chrysalide translucide suspendue à une branche, laissant deviner une forme en formation

La chrysalide : ce qui attendait en nous sans avoir jamais servi

Nous aimons le mot transformation. Il est doux, il ne blesse personne, il promet sans engager. On s’en sert pour dire qu’une personne a changé, qu’elle a mûri, qu’elle est enfin devenue elle-même. Le papillon sert d’emblème à cette idée depuis si longtemps que plus personne ne se demande ce qui se passe réellement à l’intérieur d’une chrysalide.

Ce qui s’y passe n’est pas une amélioration. C’est une disparition.

La chenille ne devient pas papillon, elle cesse

Quand la chenille s’immobilise et que son enveloppe durcit, elle libère à l’intérieur d’elle-même des enzymes qui digèrent ses propres tissus. Ses muscles, sa graisse, la quasi-totalité de ses organes se défont. Ce qui reste tient d’une bouillie de cellules et de nutriments. On peut ouvrir une chrysalide à ce stade, on n’y trouvera aucun petit papillon en formation, ni chenille rétrécie. On y trouvera de la matière indistincte.

Il faut mesurer ce que cela signifie. Ce n’est pas une chenille qui s’améliore, qui pousse des ailes, qui affine sa silhouette. C’est une chenille qui se démonte entièrement, qui accepte de ne plus avoir de forme du tout, pendant plusieurs jours, sans aucune garantie visible que quelque chose se reconstruira.

Nous n’aimons pas cette version de l’histoire. Nous préférons l’idée d’un progrès continu, d’un devenir qui ajoute sans rien retirer, d’une croissance où l’on reste soi tout du long. Or le vivant, quand il change vraiment de forme, ne procède presque jamais ainsi. Il défait avant de refaire. Et cette phase de défaisance n’a rien d’une belle image. C’est un moment sans identité, sans capacité, sans défense, où l’organisme dépend entièrement de son enveloppe et de la chance.

Je crois que c’est pour cela que nous racontons si mal cette histoire. Nous voulons du changement, mais nous voulons rester reconnaissables pendant. Nous voulons devenir autres à condition de ne rien perdre. La chrysalide nous répond qu’il faut choisir.

Ce qui attendait sans avoir jamais servi

Le plus troublant vient ensuite. La bouillie n’est pas sans ordre.

Depuis l’éclosion de l’œuf, la chenille porte en elle de minuscules amas de cellules que les biologistes appellent disques imaginaux. Ils sont là dès le début, discrets, repliés, une vingtaine environ. Ils ne participent à rien. Ils ne servent ni à ramper, ni à manger, ni à digérer une feuille. Pendant toute la vie de la chenille, ils ne font rigoureusement rien.

Chacun d’eux contient le plan d’une partie du futur : une aile, un œil, une patte, une antenne. Ils attendent. Et quand tout le reste se dissout autour d’eux, ils commencent enfin à proliférer, en se nourrissant précisément de ce qui vient d’être détruit.

Rien ne vient de l’extérieur. La chrysalide ne s’alimente pas. Chaque écaille de l’aile, chaque fibre du nouveau corps est fabriquée avec la matière d’une chenille qui a mangé des feuilles pendant des semaines sans savoir pourquoi.

Il y a là une pensée qui me tient, et je ne la trouve pas confortable. Nous portons probablement, nous aussi, des capacités qui n’ont jamais servi. Pas des talents cachés au sens où l’entend le développement personnel, quelque chose de plus muet que cela. Des manières d’aimer, d’habiter le silence, de tenir debout, qui existent en nous à l’état de disque et que la vie que nous menons n’a jamais eu l’occasion de solliciter. Elles ne se manifestent pas. Elles ne demandent rien. Elles ne se remarquent que le jour où le reste s’effondre.

Ce qui veut dire, si l’on suit l’analogie jusqu’au bout, qu’une part de ce que nous deviendrons ne nous sera pas ajoutée. Elle est déjà là, inemployée, et elle attend une occasion que nous ne souhaitons pas.

Le fil qui ne casse pas

Reste une question que la biologie a fini par poser sérieusement. Si tout se défait, qu’est-ce qui reste ?

Des chercheurs ont conditionné des chenilles de sphinx du tabac à éviter une odeur, en l’associant à une décharge légère. Puis ils ont laissé faire la métamorphose. Les papillons issus de ces chenilles évitaient encore cette odeur, alors que leur corps entier avait été refondu. Quelque chose du système nerveux avait traversé la dissolution.

Voilà l’endroit exact où l’analogie devient vertigineuse. La forme disparaît, la fonction disparaît, le mode de vie disparaît. La mémoire, elle, passe.

C’est peut-être la réponse la plus honnête à la vieille question de savoir ce qui fait qu’un être reste lui-même à travers un changement radical. Ce n’est ni son corps, ni ses habitudes, ni son utilité au monde. C’est ce qu’il a enregistré. Nous sommes, pour l’essentiel, ce dont nous nous souvenons, y compris de ce dont nous ne nous souvenons pas volontairement.

Et il faut ajouter ceci, qui empêche de faire de la métamorphose un conte rassurant. Une chrysalide qu’on ouvre meurt. Un papillon qu’on aide à sortir garde des ailes déformées, parce que l’effort de l’émergence est ce qui envoie l’hémolymphe jusqu’au bout des nervures. La sollicitude mal placée abîme davantage que l’attente.

Cela vaut pour ce que nous faisons, dans mon métier, avec des personnes qui traversent des périodes sans forme. Nous ne pouvons pas raccourcir la dissolution. Nous ne pouvons ni la rendre agréable, ni la remplir de sens à l’avance. Nous pouvons tenir l’enveloppe, faire en sorte que rien ne vienne l’ouvrir trop tôt, et ne pas confondre l’immobilité avec l’absence de travail.

Il y a quelque chose de presque religieux dans cette exigence, et je n’emploie pas ce mot à la légère. Accompagner suppose de croire à ce qui se passe dans un endroit où l’on ne voit rien, où rien ne prouve que quoi que ce soit se construit, où l’apparence est celle d’une chose morte suspendue à une branche. On ne dispose d’aucune preuve pendant. On n’a que la connaissance de ce que fait le vivant.

Le papillon, quand il sort, ne se souvient pas d’avoir été chenille au sens où nous l’entendrions. Il ne sait pas qu’il a disparu. Il déplie ses ailes, il attend qu’elles durcissent, et il part chercher du nectar avec un appareil buccal qui ne lui aurait servi à rien dans sa vie précédente.

Ce que nous appelons devenir soi porte peut-être ce nom par facilité. Il s’agit plus souvent de cesser d’être ce qui n’a plus lieu d’être, et de découvrir ensuite ce qui attendait.

Sandra Depasse  ·  Absolem Formations