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La réflexion totale : ce qui se passe quand on ne peut plus sortir

Goutte d'eau suspendue à une branche de mousse traversée par un rayon de soleil

La réflexion totale : ce qui se passe quand on ne peut plus sortir

Une goutte suspendue à une branche de mousse tient dans le regard une seconde ou deux. On y voit le sous-bois retourné, une étoile de lumière au centre, un arc de couleurs sur le bord. C’est une image que tout le monde trouve belle, et personne ne s’arrête sur ce qui la produit.

Ce qui la produit est un phénomène que les physiciens appellent la réflexion totale interne. Il décrit la situation d’un rayon lumineux qui tente de quitter l’eau, se heurte à la surface, et se retrouve renvoyé à l’intérieur. Un piège sans paroi. Une prison faite uniquement d’un angle.

Une frontière qui ne devient un mur qu'au-delà d'un certain angle

Lorsqu’un rayon passe de l’eau vers l’air, il change de direction. Il se courbe, il s’écarte de la perpendiculaire, parce que la lumière ne circule pas à la même vitesse dans les deux milieux. Plus le rayon arrive incliné, plus il se courbe en sortant.

Il existe une inclinaison au-delà de laquelle la sortie devient impossible. Pour l’eau, elle se situe autour de quarante-huit degrés. En deçà, le rayon passe. Au-delà, plus rien ne franchit la surface. La totalité de la lumière est renvoyée vers l’intérieur, sans perte, avec une efficacité qu’aucun miroir fabriqué par l’homme n’atteint.

Ce seuil porte un nom, l’angle critique, et il mérite qu’on s’y arrête. Il n’y a pas de dégradé, pas de zone où la lumière sortirait un peu moins bien. Il y a un avant et un après. Un degré de plus, et la frontière change de nature. Elle cesse d’être un passage pour devenir une paroi parfaite.

Le fait le plus troublant est celui-ci : rien n’a changé dans la surface elle-même. L’eau est identique, l’air est identique, aucune barrière ne s’est édifiée. Seul l’angle d’arrivée a varié. La prison n’est pas dans la matière. Elle est dans la manière dont on l’aborde.

Ce qui tourne à l'intérieur

Un rayon ainsi renvoyé ne s’arrête pas. Il repart, traverse la goutte, rencontre la surface de l’autre côté, et si l’angle est encore trop grand, il est renvoyé une nouvelle fois. Il peut ainsi circuler longtemps, décrire des trajets multiples, revenir sur ses pas.

C’est de cette circulation interne que naissent les arcs-en-ciel. La lumière blanche entre dans une goutte de pluie, s’y réfléchit une fois, se sépare en couleurs parce que chacune se courbe un peu différemment, et ressort selon un angle très précis. Nous voyons l’arc parce que la lumière a été retenue avant de repartir. Sans ce moment d’emprisonnement, aucune couleur ne se serait séparée.

Il faudrait tenir les deux choses ensemble, et c’est difficile. Le même mécanisme produit l’enfermement et la beauté. Ce n’est pas que la souffrance serait féconde, cette phrase est fausse et je ne la dirai pas. C’est plus étroit et plus exact : la décomposition de la lumière en couleurs n’a pas d’autre chemin que ce trajet contraint à l’intérieur d’un volume clos. La séparation des teintes exige que le rayon ait été retenu.

Nous appliquons cela sans réfléchir aux êtres, et nous avons tort de le faire trop vite. Ce qui est vrai d’un rayon dans une goutte ne l’est pas d’une personne dans une vie. Mais il reste ceci, que je crois exact : certaines choses ne se différencient pas tant qu’elles circulent librement. Il faut un contenant, une contrainte, une paroi qui renvoie, pour que ce qui était mélangé apparaisse distinctement.

Le seuil qu'on ne voit jamais de l'intérieur

Ce qui me retient le plus dans ce phénomène est l’expérience du rayon lui-même, si l’on accepte l’anthropomorphisme le temps d’un paragraphe.

Il n’y a rien à voir. Aucune surface opaque, aucun obstacle, aucune résistance. Depuis l’intérieur de la goutte, la frontière reste parfaitement transparente. Le monde extérieur est là, visible, à quelques micromètres. Et il est absolument inaccessible.

C’est le propre des enfermements les plus solides. Ils ne se présentent pas comme des murs. Ils ressemblent à des ouvertures. Une personne qui vit depuis des années dans une organisation intérieure qui la retient ne se heurte à rien. Elle voit très bien ce qu’elle voudrait rejoindre. Elle constate simplement qu’à chaque tentative, elle se retrouve à l’intérieur.

Et l’on ne peut pas lui reprocher de ne pas essayer. Le rayon essaie. Il arrive sur la surface avec toute sa vitesse, il la rencontre, il repart en arrière. Ce n’est pas un défaut d’élan.

C’est ici que le calcul physique devient une pensée. Il n’y a qu’une manière de sortir, et elle ne consiste ni à forcer, ni à recommencer plus fort, ni à trouver un point faible dans la surface. Il faut changer l’angle d’arrivée. Quelques degrés suffisent. Le même rayon, la même goutte, la même surface, et le passage s’ouvre.

Modifier l'angle plutôt que la paroi

J’aime cette idée parce qu’elle contredit deux discours dominants.

Le premier voudrait que l’on sorte de ce qui nous retient par la volonté, la répétition, l’effort accru. Le rayon montre que l’énergie n’est pas en cause. Un rayon plus intense ne franchit pas davantage la frontière. Il est renvoyé exactement de la même façon.

Le second voudrait que l’on démolisse la paroi. Or il n’y a pas de paroi. Il n’y a que la rencontre entre deux milieux et un angle. Chercher à détruire ce qui n’existe pas matériellement est un travail sans fin, et c’est ce que font beaucoup de gens pendant des années.

Ce que la physique propose ici est modeste et vertigineux à la fois : ne rien changer au monde, ne rien changer à sa propre substance, et modifier l’inclinaison. Non pas devenir autre. Aborder autrement.

Il y a dans cette proposition une parenté avec ce que les traditions contemplatives appellent le retournement, et avec ce que les thérapeutes appellent, avec des mots plus techniques, le changement de cadre. Dans les deux cas, on ne touche ni à la personne ni à la réalité. On déplace l’incidence.

Reste que ce déplacement est presque impossible à opérer seul. Le rayon ne choisit pas son angle, il l’a reçu de ce qui l’a émis. Il faut une réfraction en amont, un autre milieu traversé, une déviation venue d’ailleurs. C’est probablement la raison d’être de toute rencontre qui aide vraiment : non pas ouvrir la surface, mais infléchir de quelques degrés la manière dont on s’y présente.

Une dernière chose, et elle est due à l’honnêteté. Toute la lumière ne finit pas par sortir. Certains rayons tournent dans la goutte jusqu’à ce qu’elle s’évapore. La physique ne promet pas d’issue. Elle indique seulement où se trouve la porte.

Sandra Depasse  ·  Absolem Formations