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La vrille de la vigne : chercher un appui avant de savoir s’il existe

Vrille de vigne enroulée en spirale au-dessus d'une planche de bois ensoleillée

La vrille de la vigne : chercher un appui avant de savoir s'il existe

Il y a des gestes du vivant qui ressemblent tellement aux nôtres qu’on hésite à les regarder longtemps.

Celui de la vrille en fait partie. Une jeune pousse de vigne lance dans le vide un filament fin, encore souple, encore vert. Ce filament tourne. Il décrit lentement des cercles, comme un bras tendu qui balaie l’espace autour de lui. Il ne sait pas s’il trouvera quelque chose. Il cherche quand même.

Un mouvement qui précède la rencontre

Ce balayage porte un nom : la circumnutation. Charles Darwin l’a décrit avec une minutie remarquable dans son ouvrage sur les plantes grimpantes, publié au dix-neuvième siècle. Il passait des heures à noter la position d’une vrille d’heure en heure.

Ce qu’il a observé tient en peu de mots. La pointe de la vrille ne pousse pas droit. Elle s’allonge en décrivant une trajectoire circulaire ou elliptique, lentement, pendant des heures. Le mouvement vient d’une croissance inégale des cellules, plus rapide d’un côté puis de l’autre, ce qui fait pivoter l’extrémité.

Le point important est celui-ci. La vrille ne se dirige pas vers un support. Elle ne le détecte pas à distance. Elle ne l’anticipe pas. Elle occupe simplement le maximum d’espace possible, au cas où.

Le geste précède la rencontre. Il n’en dépend pas.

Et si rien ne vient, la vrille se dessèche au bout de quelques jours. Elle brunit, elle durcit, elle tombe. La plante a dépensé de l’énergie pour un mouvement qui n’a rien saisi, et elle recommencera plus haut, sur le nœud suivant.

La vrille ne s'accroche pas à n'importe quoi

C’est ici que l’histoire devient plus fine qu’il n’y paraît.

Une vrille ne s’enroule pas autour de tout ce qu’elle touche. Elle réagit au contact d’une surface qui offre une prise, un peu de rugosité, un peu de résistance. Darwin avait déjà remarqué qu’un filet d’eau, même dirigé sur elle, ne déclenchait rien. La sensibilité est réelle, elle est sélective.

Quand le contact est jugé suffisant, la réponse est rapide. Les cellules du côté touché ralentissent leur croissance, celles du côté opposé l’accélèrent. La vrille s’incurve, fait un tour, puis un second. Elle serre.

Ensuite seulement vient le travail de fond. Un ruban de fibres particulières se durcit à l’intérieur du filament. Chez le concombre, dont la vrille a été étudiée en détail, ce sont ces fibres qui produisent l’enroulement en spirale de toute la longueur libre. Le filament souple devient un ressort rigide.

La vrille cesse alors d’être un organe de recherche. Elle devient une pièce de structure.

L'inversion, ou comment tenir sans rompre

Regardez attentivement une vrille enroulée, comme celle de la photographie. Vous verrez que la spirale tourne dans un sens, puis s’arrête, puis repart dans l’autre.

Ce point de retournement est indispensable. Sans lui, la vrille se torsaderait sur elle-même jusqu’à la rupture, comme un fil de téléphone que l’on tourne toujours dans le même sens. L’inversion permet à l’ensemble d’absorber les tractions, de s’allonger sous le vent, de revenir ensuite.

Ce n’est donc pas un accrochage rigide. C’est un lien élastique, qui tient précisément parce qu’il accepte de bouger.

Une vigne accrochée par des ressorts résiste mieux qu’une vigne ficelée. Le relâchement fait partie de la solidité.

Ce que cette image ouvre en séance

Cette histoire touche deux moments très différents de l’accompagnement.

Le premier est celui du patient qui n’ose plus tendre le bras. Il a lancé des vrilles autrefois, elles n’ont rien trouvé, elles se sont desséchées. Il en a conclu qu’il ne fallait plus chercher. La circumnutation raconte autre chose. Le mouvement de recherche n’a pas de garantie de résultat. Il reste pourtant la seule condition d’une rencontre possible. La vigne ne cherche pas parce qu’elle sait. Elle cherche parce que c’est ainsi qu’on trouve.

Le second moment concerne le lien thérapeutique lui-même. Nous sommes souvent, pour un temps, le support autour duquel quelque chose s’enroule. Un tuteur, pas une destination. La vigne ne monte pas vers son treillis, elle monte vers la lumière. Le treillis lui permet seulement de s’élever assez pour l’atteindre.

L’analogie se propose simplement. On peut décrire le geste, la spirale, l’inversion. On peut demander à la personne comment elle a appris à reconnaître un appui qui tient. On peut demander ce qui, chez elle, a besoin d’élasticité plutôt que de serrage.

Les limites de l'analogie

Trois précautions, sinon l’image devient une jolie phrase creuse.

La première. La vrille est sélective, mais beaucoup de personnes ne le sont pas. Certaines s’accrochent à ce qui passe, y compris à ce qui blesse. Ce n’est pas de la sélectivité, c’est de la survie. Présenter l’accrochage comme une sagesse naturelle serait une faute clinique, particulièrement avec les personnes ayant vécu de l’emprise.

La deuxième. L’accrochage de la vrille est définitif. Les fibres se lignifient et rien ne se détache plus. Notre lien thérapeutique fonctionne exactement à l’inverse. Il est fait pour se dénouer, pour devenir une figure d’appui intériorisée puis relâchée. L’analogie s’arrête au seuil de la séparation.

La troisième. Une vrille n’a pas d’intériorité, ne choisit rien, ne se souvient de rien. Elle réagit. Nous parlons de mécanismes, pas d’intentions. Le dire clairement au patient renforce l’image au lieu de l’affaiblir, parce que cela l’empêche de virer au conte moral.

Ce que la vrille demande au thérapeute

Il y a une exigence discrète dans cette histoire, et elle nous concerne.

Être un bon appui suppose d’offrir un peu de rugosité. Une surface parfaitement lisse ne permet aucune prise. Une présence trop lisse non plus. Le lien s’installe là où il y a de la matière, de la consistance, une résistance douce qui rend la prise possible.

Et il faut accepter de tourner dans le vide un moment, avec certains patients, avant qu’un contact se fasse. Ce temps de balayage ressemble à une perte. C’est déjà le travail.

La prochaine fois que vous verrez une vigne, cherchez les vrilles sèches, celles qui n’ont rien trouvé. Elles sont toujours là, plus nombreuses que les autres, et la plante est montée quand même.

Sandra Depasse  ·  Absolem Formations