Sur les images que nous fabriquons de ce que nous n’avons pas vu, et sur ce qu’elles réveillent
Il y a eu, cette semaine, une histoire qui a traversé tout le pays. Vous savez laquelle. Je n’écrirai pas les prénoms et je n’en dirai rien de plus : ce n’est pas mon affaire, et je n’y ai pas ma place.
Ce dont je veux parler, c’est de ce qui est entré avec elle dans mon cabinet.
Quatre personnes m’en ont parlé depuis lundi. On en parle un peu partout, comme on parle de la pluie et du beau temps. Dans les files de caisse, à la sortie de l’école, dans les salles d’attente. C’est le sujet de la semaine.
Avec la quatrième, vendredi, ce n’est pas resté là.
Je ne vais pas vous raconter les trois autres. Leurs histoires leur appartiennent, et ce n’est pas parce qu’une actualité traverse tout le monde qu’elle rend les gens racontables. Je vais vous parler de cette séance-là parce qu’elle montre bien une chose que beaucoup de gens vivent en ce moment sans y prêter attention.
Vendredi
Elle a trente-neuf ans. C’est sa troisième séance. Elle vient pour tout autre chose.
Elle pose son sac, elle s’installe dans le fauteuil, et elle commence à m’en parler.
Elle a un avis. Très arrêté, très détaillé. Elle sait ce qui s’est passé, dans quel ordre, et pourquoi. Elle en parle comme quelqu’un qui aurait lu le dossier.
Et plus elle parle, plus elle parle. Le débit s’accélère. Les phrases se bousculent. Elle bouge dans le fauteuil, ses mains ne tiennent plus en place. Il y a de la colère là-dedans, et de la tristesse, et quelque chose qui ressemble à de l’incompréhension, et un fort sentiment d’injustice. Tout arrive en même temps, mélangé.
Je ne réponds rien sur l’affaire. Je dis simplement : « Vous avez l’air très touchée. »
Elle s’arrête net. Et elle pleure.
Elle s’excuse tout de suite, évidemment. Elle dit qu’elle ne comprend pas ce qui lui arrive, qu’elle ne connaît pas ces gens, qu’elle n’a aucune raison de se mettre dans des états pareils. C’est une phrase que j’entends beaucoup : je n’ai pas le droit d’aller si mal pour ça.
Il n’y avait rien de malin dans ma phrase. C’était même la chose la plus simple à dire. Mais personne ne la lui avait dite de la semaine. On avait discuté avec elle, on lui avait donné raison ou tort, on avait comparé les avis. Personne ne lui avait fait remarquer qu’elle était touchée.
Le chemin qui tourne
Ce qu’elle me dit alors, c’est qu’elle voit le chemin. Il tourne dans sa tête depuis lundi. En boucle.
Elle a vu une photo de la route dans un article. Une seule. Tout le reste, elle l’a fabriqué : la lumière qu’il devait faire, les bords, ce qu’il y avait au sol, ce qu’on a dû entendre. Elle n’a jamais mis les pieds là-bas. Personne ne lui a montré quoi que ce soit. Elle a construit la scène entière avec une photo et quelques phrases de journaux.
Et plus elle essaie de chasser cette image, plus l’émotion monte. Elle me dit qu’elle a essayé de penser à autre chose, de se remettre au travail, de ne plus ouvrir les articles. Rien n’y fait. Ça revient au moment où elle s’y attend le moins, et à chaque fois un peu plus fort.
C’est là que son avis prend tout son sens, d’ailleurs. Il ne sert pas à convaincre les autres. Il sert à terminer le film. Si je sais ce qui s’est passé, dans quel ordre et pourquoi, alors l’histoire a une fin, elle est expliquée, on peut la ranger et passer à autre chose.
Sauf que ça ne marche pas. L’avis se pose sur l’image, mais l’image continue de tourner en dessous.
C’est parfois cela, un trauma
On croit qu’il faut avoir vu quelque chose pour en être marqué. C’est souvent vrai. Ce n’est pas toujours nécessaire.
Il suffit parfois d’entendre. On entend, et pendant qu’on entend, quelque chose en nous se met au travail. Ça complète. Ça ajoute la lumière, le décor, les bruits, les pleurs, la peur. En quelques secondes la scène est là, entière, alors que personne ne nous l’a montrée.
Nous faisons tous cela, tout le temps. Une amie raconte un accident au téléphone, et le soir vous revoyez un carrefour que vous n’avez jamais vu. Quelqu’un vous décrit une opération, et vous sentez quelque chose au même endroit de votre propre corps. C’est un fonctionnement ordinaire, et plutôt bien fait : c’est ce qui nous permet de comprendre ce que vit quelqu’un d’autre sans l’avoir vécu.
Le problème vient après. Une image fabriquée se comporte comme les autres images qu’on porte. Elle revient sans qu’on l’appelle. Le soir, en voiture, sous la douche. Et chaque fois qu’elle revient, elle rallume ce qui est accroché à elle.
Ceux qui travaillent au contact du malheur des autres connaissent bien ce mécanisme. On peut être marqué par des scènes qu’on n’a jamais vues, seulement écoutées. Ce n’est pas une faiblesse de caractère.
Et il y a une chose que les gens ignorent presque toujours : plus on essaie de ne pas y penser, plus ça revient. C’est une expérience que tout le monde peut faire. Essayez de ne pas penser à une chanson que vous avez dans la tête depuis ce matin. Chasser une image demande d’aller la chercher pour savoir laquelle il faut chasser. On la rallume à chaque tentative. C’est exactement ce qu’elle avait fait toute la semaine, avec beaucoup de bonne volonté, et c’est pour ça qu’elle était épuisée.
On y va
Je ne lui propose pas de chasser l’image. Chasser une image ne marche jamais, et elle vient d’en faire l’expérience toute la semaine.
C’est d’ailleurs le conseil que tout le monde lui a donné. Pense à autre chose. Arrête de regarder les infos. Ce sont de bons conseils, donnés par des gens qui l’aiment bien, et ils l’ont épuisée.
Je lui propose d’aller la regarder. Pas pour l’analyser. Pour aller voir, avec elle, ce que ça fait.
C’est cela, l’hypnose conversationnelle, pour ceux qui se posent la question. Ça ressemble beaucoup à une conversation, parce que c’en est une. Ce qui change tient à peu de chose : on pose l’attention quelque part, et on la laisse tranquille assez longtemps pour que ça bouge tout seul.
Elle garde la main du début à la fin. C’est elle qui décide à quelle distance elle regarde. Elle ralentit quand elle veut, elle s’éloigne, elle revient.
Ce n’est pas un détail de confort. Une image qui tourne toute seule, c’est justement une image sur laquelle on n’a plus de prise. Si la séance consistait à lui faire subir quelque chose, même avec beaucoup de douceur, on referait exactement la même forme. Alors on fait l’inverse. Et si elle avait voulu s’arrêter là, nous nous serions arrêtées, et ça n’aurait pas été un échec.
On y va doucement, et on prend le temps. Elle a les yeux ouverts au début, puis elle les ferme parce que c’est plus confortable pour elle. Nous continuons à parler. Je lui demande régulièrement où elle en est. Ça ressemble beaucoup plus à quelqu’un qui raconte un rêve qu’aux images qu’on voit à la télévision.
Elle repasse donc sur ce chemin. Et elle prend une direction que je n’avais pas prévue.
Je ne lui ai rien proposé de tel. Je n’y aurais pas pensé. Mais elle, elle va vers les derniers moments. Elle veut savoir s’il a eu peur. Elle veut mettre quelque chose là : de la douceur, une présence, quelqu’un qui reste. L’image se met à changer sous ses yeux. Elle s’éclaire, elle se calme, elle devient supportable. Elle finit par me dire que les âmes sont apaisées. Ce sont ses mots, pas les miens.
Je veux être claire là-dessus, parce que c’est important. Rien de tout cela ne dit quoi que ce soit sur ce qui s’est réellement passé. Nous n’avons pas travaillé sur un événement. Nous avons travaillé sur l’image qu’elle portait, elle. C’est la seule chose qui lui appartenait dans cette histoire, et la seule sur laquelle nous avions le droit de poser la main.
La petite fille
Je lui demande comment elle va. Si elle peut repasser sur ce chemin. C’est bon pour elle.
Alors elle continue sur cette route qu’elle ne connaît pas. Et au bout d’un moment elle me dit que ça lui fait penser à la petite fille qu’elle était.
Puis elle la voit arriver. Huit ou neuf ans.
Je n’ai rien demandé. Je n’ai pas proposé de remonter à l’enfance, je n’ai pas cherché de lien. On nous reproche assez, à nous les thérapeutes, de tout ramener à l’enfance. Il se trouve simplement que lorsqu’on suit une émotion au lieu de l’expliquer, elle finit par mener quelque part. Ce jour-là, elle a mené là.
Il n’y a pas de grand drame à raconter. Pas de nom à mettre là-dessus, rien qui ferait un dossier. Il y a un moment, quelque part dans son enfance, où elle a compris une chose que les enfants ne devraient pas avoir à comprendre si tôt. Une innocence qui s’est arrêtée un jour précis, sans que personne le remarque, parce qu’il ne s’était rien passé de spectaculaire.
C’est le genre de souvenir dont les gens s’excusent avant même de le raconter. Ils disent que ce n’est rien, qu’il y a bien pire, qu’ils ne vont pas m’embêter avec ça. Et c’est vrai qu’il y a pire. Il y a toujours pire. Ce n’est pas la question. Ce qui reste n’est pas proportionnel à la gravité de ce qui est arrivé. Ce qui reste, c’est ce qu’on a traversé tout seul, sans personne pour mettre des mots dessus au moment où c’est arrivé.
C’est cela qui portait toute l’émotion. Pas l’actualité. L’actualité avait seulement appuyé exactement à l’endroit.
Voilà pourquoi je me méfie beaucoup des explications qu’on donne aux réactions fortes. On dit que c’est parce qu’on est parent, ou parce que la victime était un enfant, ou parce que c’est arrivé près de chez nous. Ce sont des explications qui tiennent debout, et qui passent souvent à côté. Ce jour-là, ce n’était rien de tout cela.
Alors elle fait avec cette petite fille ce qu’elle venait de faire dans l’autre image. Elle s’approche. Elle lui parle. Elle lui dit ce que personne ne lui a dit à l’époque. Elle l’apaise, elle aussi.
Et elle a le droit d’aller mal pour ça. C’est même la seule chose pour laquelle elle avait vraiment le droit d’aller mal cette semaine.
C’est souvent comme ça que ça se passe. La personne trouve d’elle-même les mots qu’il fallait, et ce sont rarement ceux que j’aurais choisis. Ils sont plus simples et plus justes, parce qu’elle est la seule à savoir ce que cette enfant-là attendait.
Elle pleure encore, et ce n’est pas grave. Les larmes qui viennent en séance ne ressemblent pas à celles qu’on verse seul dans sa cuisine à vingt-trois heures. Ce sont des larmes qui ont quelqu’un en face. Ça change à peu près tout. Je ne tends pas le mouchoir tout de suite, d’ailleurs. Tendre un mouchoir trop vite, c’est une manière très douce de demander à quelqu’un d’arrêter. Je le laisse à portée de main et j’attends qu’elle le prenne.
Elle n’est pas repartie guérie de quoi que ce soit. Elle est repartie plus légère, et c’est déjà beaucoup pour une fin d’après-midi. Je la revois dans quinze jours et je ne sais pas ce qu’elle me dira. Ce genre de chose ne se vérifie pas le soir même, et je me méfie beaucoup des séances qu’on raconte le lendemain.
Ce qui est normal
Je voudrais éviter un malentendu, parce qu’il serait fâcheux.
Être bouleversé par une histoire pareille n’est pas un symptôme. C’est de l’empathie. C’est de l’humanité. C’est une révolte parfaitement saine devant quelque chose qui n’aurait pas dû arriver. Une société où plus personne ne serait remué par ce genre de nouvelle serait bien plus inquiétante que la nôtre. Ceux qui en parlent, qui s’indignent, qui dorment mal deux ou trois nuits ne font rien d’anormal. Ils sont vivants, et ils tiennent à quelque chose. Moi aussi j’ai lu ce que tout le monde a lu, et un soir j’ai fermé l’ordinateur plus tôt que prévu.
Mais quand ça dure. Quand ça revient sans qu’on l’appelle, des semaines plus tard. Quand ça prend les nuits, ou quand ça se met à décider des choses à votre place. Alors ce n’est probablement plus de l’actualité qu’il s’agit.
Une image qu’on s’est fabriquée peut faire beaucoup de bruit toute seule. Elle en fait rarement autant si elle ne s’appuie sur rien. Un drame de société ne rend pas les gens malades : il vient appuyer, avec une précision remarquable, sur ce qui était déjà là.
Et ce qui était déjà là est presque toujours plus petit, plus ancien et beaucoup plus personnel que le drame dont on parlait à voix haute.
Vendredi, en partant
Elle a repris son sac. Elle est restée un moment debout près de la porte, comme on fait quand on cherche encore à formuler quelque chose.
Elle m’a dit : « En fait, ce n’est pas d’eux que je parlais. »
Je n’ai rien répondu. Il n’y avait rien à ajouter, et cette phrase-là lui appartenait entièrement. Elle l’avait trouvée toute seule, ce qui est à peu près la seule manière dont ce genre de phrase sert à quelque chose.
Elle est partie. Et j’ai ouvert la fenêtre, parce que c’était encore le mois d’août et qu’il faisait très beau dehors.
