Ce dont on peut parler aux enfants, et ce que le silence leur fait croire
Un garçon de six ans à qui l’on a dit que sa grand-mère était partie en voyage. Trois mois plus tard, il refuse que sa mère aille faire les courses. Il hurle sur le trottoir, il s’accroche, il devient impossible. On l’emmène en consultation pour un trouble de l’anxiété de séparation.
Il n’a pas de trouble. Il a compris quelque chose de parfaitement logique : dans cette famille, les gens partent et ne reviennent pas.
L’euphémisme n’a protégé personne. Il a simplement remplacé une vérité triste par une menace permanente.
C’est de ça que je voudrais parler ici. Non pas de la question « faut-il leur dire », qui est mal posée, mais de ce qui se passe réellement dans un enfant quand les adultes autour de lui décident de ne pas dire.
Ils détectent l’anomalie, pas le contenu
Le point de départ à tenir absolument : un enfant ne perçoit pas ce qui s’est passé, il perçoit qu’il se passe quelque chose.
Il voit les visages. Il entend les voix qui baissent quand il entre dans une pièce. Il remarque que sa mère a pleuré, que le téléphone sonne plus souvent, que son père ne dort plus, qu’un prénom a cessé d’être prononcé. Il enregistre le fait qu’une conversation s’arrête net à son arrivée et reprend quand il sort.
Ce qu’il n’a pas, c’est l’explication. Alors il en fabrique une, parce que le cerveau humain ne tolère pas très longtemps une anomalie sans cause.
Et voici ce qui devrait suffire à trancher la question du silence : l’explication qu’un enfant fabrique est presque toujours pire que la réalité, et elle le met presque toujours au centre. Papa est triste à cause de moi. Maman va mourir aussi. Ils vont se séparer. J’ai fait quelque chose de grave et personne ne veut me le dire.
L’enfant à qui l’on n’explique rien ne reste pas dans l’ignorance. Il passe d’une information triste à une information angoissante, et il la porte tout seul.
Ce qu’ils comprennent vraiment, et à quel âge
Il faut être précis là-dessus, parce que c’est la principale source d’erreurs des adultes bien intentionnés.
La compréhension de la mort ne s’acquiert pas d’un bloc. La recherche développementale, notamment les travaux de Speece et Brent, en distingue plusieurs composantes qui n’arrivent pas ensemble.
L’universalité, l’idée que tout ce qui vit finit par mourir, est généralement la première acquise, vers cinq ou six ans.
L’irréversibilité, le fait que c’est définitif, se met en place plus tard, vers sept ou huit ans, et pas d’un coup.
La cessation des fonctions, l’idée qu’un mort ne dort pas, ne mange pas, n’a ni froid ni peur, s’installe dans la même période.
La causalité, comprendre par quoi on meurt, vient ensuite.
Avant tout cela, un enfant de quatre ans qui entend que son grand-père est mort peut parfaitement demander, deux jours plus tard, quand il revient. Ce n’est ni du déni ni de l’indifférence. Il n’a pas encore l’outil.
Trois conséquences pratiques.
La première : ce qui nous paraît évident doit être dit explicitement. Il ne reviendra pas. Jamais. Pas dans longtemps, pas plus tard.
La deuxième : il faudra le redire. Plusieurs fois, sur des mois, sans s’agacer de la répétition. L’enfant ne teste pas, il reconstruit.
La troisième : il ne faut pas confondre l’absence de réaction avec l’absence de chagrin. Un enfant peut apprendre la mort de son frère et retourner jouer dix minutes plus tard. C’est son mode de fonctionnement, pas de l’insensibilité. Il prend le chagrin par doses, parce qu’il ne peut pas le prendre autrement.
Les mots qui font des dégâts
Chaque euphémisme produit un dommage spécifique, et il est identifiable.
« Il s’est endormi », « il dort pour toujours ». Vous venez de faire du sommeil un lieu dangereux. Ne soyez pas surpris si l’enfant ne veut plus se coucher.
« Il est parti », « on l’a perdu ». Deux formules qui laissent entendre qu’un retour ou une recherche sont possibles. L’enfant attend. Ou il cherche. Et parfois il en veut à celui qui est parti sans lui dire au revoir.
« Il nous regarde de là-haut. » Selon les convictions de la famille, ça peut avoir du sens. Mais entendez ce que ça produit chez un enfant de sept ans qui prend les choses au pied de la lettre : une surveillance permanente. Certains n’osent plus se conduire mal, ni même être joyeux.
« Il est parti à l’hôpital et il n’est pas revenu. » Vous venez de rendre l’hôpital terrifiant, au moment précis où quelqu’un de la famille va peut-être devoir y aller.
« Tu es trop petit pour comprendre. » L’enfant comprend au moins ceci : il y a une chose importante, elle le concerne, et on la lui refuse.
Hélène Romano, qui travaille depuis longtemps sur l’enfant face à la mort et au traumatisme, insiste sur ce point avec une constance qui devrait nous alerter : il faut employer les mots justes et vrais. Mort. Le corps ne fonctionne plus. Il ne respire plus, il ne sent plus rien, il n’a ni froid ni mal.
Ces mots-là paraissent brutaux à des adultes. Ils sont en réalité les seuls qui apaisent, parce qu’ils suppriment l’ambiguïté, et que l’ambiguïté est exactement ce qui fabrique l’angoisse.
Les trois questions qu’ils ne posent pas
Sous toutes les questions apparentes, il y en a trois qui ne sont presque jamais formulées et auxquelles il faut répondre quand même, même si personne ne les pose.
Est-ce que c’est de ma faute ? Les enfants ont une pensée magique tenace. J’ai souhaité qu’il disparaisse le jour où il m’a puni. J’ai été méchant. Je n’ai pas fait ma prière. Il faut le dire explicitement : tu n’y es pour rien, ce n’est pas à cause de toi, personne n’aurait pu l’empêcher.
Est-ce que ça va t’arriver à toi ? La question réelle derrière toutes les questions techniques sur la maladie. Il faut y répondre honnêtement sans promettre l’impossible : je suis en bonne santé, je compte bien vivre encore très longtemps, et je fais ce qu’il faut pour ça.
Qui va s’occuper de moi ? La plus concrète et la plus refoulée. Réponse : les choses de tous les jours vont continuer, tu iras à l’école, tu dormiras ici, on mangera à la même heure. La continuité matérielle est un tranquillisant plus puissant que n’importe quelle explication.
Le secret n’est pas ce qu’on ne dit pas
Il faut maintenant élargir, parce que le sujet dépasse la mort. La maladie grave, la séparation, l’origine d’une naissance, une violence dans la famille, un membre en prison, un suicide : ce sont les mêmes mécanismes.
Serge Tisseron a formulé ce qui me paraît la définition la plus utile. Un secret de famille n’est pas une information qu’on ne dit pas. C’est une information qu’on ne dit pas tout en la rendant perceptible. Il y a un trou, et le trou a une forme. On voit bien que quelque chose manque à cet endroit précis de la conversation.
Il décrit alors une transmission en plusieurs temps. Pour celui qui a vécu l’événement, il est indicible : il sait mais ne peut pas dire. Pour l’enfant qui grandit à côté, il devient innommable : il perçoit qu’il y a quelque chose sans savoir quoi. Et à la génération suivante, il devient impensable : il ne reste plus qu’un malaise sans objet, des interdits sans raison, des réactions disproportionnées que personne ne s’explique.
C’est ce qui explique une chose que l’on voit souvent en consultation : quelqu’un qui porte une angoisse ou une honte manifestement disproportionnée par rapport à sa propre histoire, et qui découvre à quarante ans un événement survenu deux générations plus haut.
Ce que cette théorie ne dit pas, et je préfère le préciser parce que la vulgarisation en fait parfois n’importe quoi : elle ne décrit pas une transmission mystérieuse ni une mémoire biologique. Elle décrit une transmission par les comportements, les silences, les évitements, les réactions inexpliquées. C’est déjà largement suffisant pour produire les effets observés.
Et quand il s’agit de violences
Ici, le principe reste le même mais quelques règles s’ajoutent, et elles sont importantes.
Nommer l’acte, pas l’étiquette. Dire à un enfant que son oncle a fait des choses interdites à des enfants, en des termes adaptés à son âge, est plus utile et moins effrayant que de lui coller un mot juridique dont il ne fera rien.
Ne jamais confier un secret à un enfant. Aucune information ne doit lui être donnée avec la consigne de ne pas la répéter. C’est exactement le mécanisme sur lequel repose l’emprise, et un enfant à qui les adultes ont appris à garder les secrets de la famille est un enfant plus vulnérable, pas mieux protégé.
Ne pas questionner en boucle. Il faut être très clair là-dessus, parce que l’intention est bonne et le résultat désastreux. Un parent inquiet qui revient chaque semaine à la charge, est-ce qu’on t’a touché, réfléchis bien, est-ce que quelqu’un t’a fait quelque chose, ne recueille pas une vérité : il en fabrique une. Les travaux sur la suggestibilité de l’enfant, notamment ceux de Ceci et de Poole et Lindsay, ont montré que des questions répétées, ou même une simple phrase entendue de la bouche d’un parent, suffisent à produire chez un jeune enfant un souvenir détaillé, cohérent, et faux. L’enfant ne ment pas. Il se souvient. Si vous avez un doute, on ouvre une porte et on la laisse ouverte, et on confie le recueil de la parole à quelqu’un dont c’est le métier.
Les rites, et la question de l’enterrement
On demande souvent s’il faut emmener un enfant à un enterrement. La question mérite d’être reformulée.
Ce qui compte n’est pas la présence en elle-même, c’est le fait d’avoir eu le choix et d’avoir été préparé. Un enfant à qui l’on décrit précisément ce qui va se passer, où se trouvera le corps, ce que les gens vont faire, combien de temps ça va durer, et à qui l’on dit qu’il peut sortir à tout moment avec quelqu’un désigné à l’avance, traverse généralement l’événement sans dommage.
Un enfant qu’on exclut, en revanche, apprend deux choses. Que ce qui compte vraiment se passe sans lui. Et qu’il n’avait pas sa place dans le deuil de sa propre famille.
C’est d’ailleurs plus large que la cérémonie. Nos rites s’arrêtent au jour de l’enterrement, alors que la vie de l’enfant continue avec cette absence pendant des années. Rien n’est prévu pour l’anniversaire, pour la rentrée, pour le moment où il dépasse en âge celui qui est mort. Un geste simple, choisi avec lui et répété, vaut mieux qu’un long discours : quelque chose à faire, à une date, avec ses mains.
Quand ce n’est pas la mort mais la maladie
Une variante fréquente et particulièrement mal gérée : un parent gravement malade, et des enfants à qui l’on décide de ne rien dire avant d’être sûr.
Le problème est que l’incertitude ne se cache pas. Les rendez-vous se multiplient, quelqu’un perd ses cheveux, la maison change de rythme, les grands-parents débarquent sans raison. L’enfant voit tout ça et n’a aucune explication, ce qui le renvoie exactement au mécanisme décrit plus haut : il en construit une, et il choisit la pire.
Ce qui fonctionne mieux, et que les équipes d’oncologie recommandent désormais assez largement, tient en trois principes.
Dire le nom de la maladie. Un mot connu est moins effrayant qu’une chose sans nom, et l’enfant l’entendra de toute façon dans un couloir ou au téléphone. Mieux vaut qu’il l’entende de vous.
Dire ce qui est su et ce qui ne l’est pas. Les enfants supportent bien mieux qu’on ne le croit la phrase « on ne sait pas encore ». Ce qu’ils supportent mal, c’est de sentir qu’on sait et qu’on ne dit pas.
Dire ce qui ne va pas changer. Qui les emmènera à l’école, chez qui ils dormiront le mardi, qui viendra au spectacle de fin d’année. Là encore, la logistique rassure davantage que les explications.
Et surtout, ne pas promettre. « Papa va guérir » est une phrase qu’on prononce pour se rassurer soi-même, et qui coûte très cher si elle ne se réalise pas : l’enfant apprend alors que même ce qu’on lui affirme n’est pas fiable, ce qui vaut aussi pour tout ce qu’on lui dira ensuite.
Les adolescents ne sont pas de grands enfants
Une erreur symétrique, et tout aussi répandue : considérer qu’à quinze ans, il n’y a plus de problème puisque la personne comprend.
Elle comprend, en effet. C’est précisément ce qui complique tout.
L’adolescent dispose des outils intellectuels pour saisir la situation dans toute son étendue, y compris ses conséquences à long terme, mais pas encore des ressources émotionnelles pour l’absorber. Il perçoit les non-dits avec une acuité redoutable et repère instantanément les incohérences dans les récits familiaux.
S’y ajoute une contrainte propre à cet âge : sa tâche du moment est de se détacher de sa famille. Or un drame familial rappelle tout le monde à la maison. L’adolescent se retrouve donc pris entre deux mouvements contradictoires, ce qui produit souvent des réactions que les adultes lisent de travers. L’apparente indifférence. La colère dirigée contre le parent survivant. Le fait de passer sa soirée dehors alors que la maison est en deuil. Ce n’est presque jamais du désintérêt : c’est la seule façon qu’il trouve de continuer à respirer.
Ce qui aide à cet âge est différent. On ne lui explique pas, on l’informe, comme on informerait un adulte, ce à quoi il est extrêmement sensible. On lui laisse le choix de son degré de participation. Et on n’en fait pas le second adulte de la maison, même s’il en a l’air et même s’il le propose.
Le test qui tranche
Quand un adulte hésite, je propose une seule question, et elle règle presque tous les cas.
Est-ce que je le protège, ou est-ce que je me protège ?
Parce que la vérité, la plupart du temps, c’est que nous ne nous taisons pas pour eux. Nous nous taisons parce que le dire suppose de le formuler à voix haute, de voir leur visage se décomposer, de gérer leurs questions alors qu’on ne tient déjà pas debout, et de ne pas pleurer devant eux, ce qui est d’ailleurs une exigence absurde.
Il n’y a aucune honte à ça. Ce sont de très bonnes raisons humaines. Mais il vaut mieux se les avouer, parce qu’un adulte qui sait pourquoi il se tait peut se faire aider pour parler. Un adulte qui croit protéger l’enfant, lui, ne bougera jamais.
Et pour ceux qui craignent de ne pas trouver les mots : il n’existe aucune formule magique, personne n’en attend une, et l’enfant retiendra surtout qu’on lui a dit la vérité, qu’on est resté là, et qu’il avait le droit d’être triste avec les autres.
Ils savent déjà. Pas les faits, pas les détails, pas le nom de la maladie ni ce qui s’est passé dans cette chambre.
Mais ils savent qu’il y a quelque chose, ils savent que ça concerne les gens qu’ils aiment, et beaucoup savent qu’ils n’ont pas le droit d’en parler.
Ce qui leur manque n’est pas l’information. C’est l’autorisation de savoir à voix haute.
Sources
- Speece M. W., Brent S. B., travaux sur les composantes du concept de mort chez l’enfant, notamment Child Development, 1984, et publications ultérieures.
- Romano H., travaux sur l’enfant face à la mort, au deuil et au traumatisme, notamment Quand la vie fait mal aux enfants (Odile Jacob), Consoler vos enfants, et La parole de l’enfant témoin ou victime.
- Bacqué M.-F., « Parler de la mort d’un proche avec un enfant », Jusqu’à la mort accompagner la vie, 2018, et Apprivoiser la mort, Odile Jacob.
- Tisseron S., Les secrets de famille, PUF, coll. « Que sais-je ? », et Le déni ou la fabrique de l’aveuglement, Albin Michel.
- Cyr M., Recueillir la parole de l’enfant témoin ou victime, Dunod, 3e éd., 2023.
- Ceci S. J., Crotteau Huffman M. L., Smith E., Loftus E. F., Consciousness and Cognition, 1994 ; Poole D. A., Lindsay D. S., Journal of Experimental Psychology: Applied, 2001, sur la suggestibilité de l’enfant.
- Romano H., Cyrulnik B., Je suis victime, éd. Philippe Duval, 2015.
- Siegel D., Payne Bryson T., L’attachement, Les Arènes.
- Dolto F., pour la position historique sur le droit de l’enfant à la vérité.
