Les enfants révélateurs
« J’ai impression de ne pas avoir ma place dans cette famille, je ne suis pas comme eux et je me sens rejetée… »
« Des fois, je me demande vraiment si je n’ai pas été adopté… »
« Mes parents et ma sœur ne m’ont jamais comprise… »
Ces phrases je les entends souvent en séance. Et si ce n’est pas simple de se sentir en décalage par rapport au monde dans lequel on vit, c’est encore plus difficile de se sentir en décalage par rapport à sa propre famille. Parce que cela engendre de la culpabilité, de l’incompréhension et beaucoup de souffrances. Et puis cette sensation de ne jamais être assez bien qui colle au corps et à l’âme. Et puis cette colère refoulée, ces larmes ravalées, ce mouvement inconfortable et destructeur qui pousse à être quelqu’un d’autre que soi pour être intégré.e, pour être reconnu.e, pour « appartenir » et être aimé.e, enfin.
En séance, c’est le moment où nous renouons avec les histoires-médecines (bien connues des chamanes) qui, parce qu’elles sont universelles, se déposent au creux de l’inconscient pour l’aider à guérir.
On évoquera le vilain petit canard moqué et maltraité avant de comprendre qu’il est un merveilleux cygne (signe ?). On parlera des moutons noirs, qui irritent et dérangent parce qu’ils ne se conforment pas aux règles et aux croyances de la famille, et qui sont en fait les libérateurs de leur arbre généalogique tout entier.
Au-delà des histoires-médecines, l’hypnose conversationnelle stratégique et intégrative permettra d’accepter cette différence portée en soi comme un fardeau, de la comprendre dans ce qu’elle a d’essentiel et de la transcender pour en faire un outil de développement personnel, familial et humanitaire : c’est parce que ces « enfants révélateurs » mettent en lumière les dysfonctionnements systémiques, les secrets, les mensonges et les hypocrisies, qu’ils donnent aux adultes la possibilité de «grandir » et d’évoluer vers une meilleure version d’eux-mêmes.
Alors, si vous vous reconnaissez dans ce portrait, renouez avec votre puissance et si vous reconnaissez un membre de votre famille, laissez-vous traverser, inspirer et révéler par sa différence qui bouscule.
Bérangère Lhomme – Absolem Formations
Pour aller plus loin
Il y a derrière ces phrases une hypothèse que l’approche systémique a formulée depuis longtemps et qui mérite d’être développée. Celui qui détonne dans une famille est souvent celui qui en dit le plus.
Les thérapeutes familiaux parlent de patient désigné. Le terme désigne la personne qui porte le symptôme pour un ensemble. Elle est identifiée comme le problème, on l’envoie consulter, et le système retrouve ainsi un équilibre autour d’elle. Ce qui ne va pas est situé quelque part, donc ailleurs que dans la famille elle-même. C’est une économie remarquablement efficace, et coûteuse pour une seule personne.
L’enfant sensible occupe souvent cette place. Il capte les tensions que personne ne nomme, il réagit à ce qui n’est pas dit, il pose la question interdite au repas de famille. Sa réactivité le rend inconfortable pour le groupe, et le groupe le lui fait sentir. Il en conclut logiquement qu’il est de trop.
Le fantasme d’avoir été adopté s’explique alors très bien. Il règle une contradiction insupportable. Si je ne suis pas de cette famille, alors mon décalage n’est pas un défaut. C’est une hypothèse qui protège l’estime de soi, et il vaut mieux l’accueillir comme telle que la corriger.
S’ajoute la question des loyautés. Ivan Boszormenyi-Nagy a montré combien un enfant reste lié à son système, y compris quand celui-ci le blesse. Se sentir différent est donc rarement vécu comme une libération. C’est vécu comme une trahison. Cela explique la culpabilité dont parle ce texte, et le mouvement épuisant qui pousse à devenir quelqu’un d’autre pour appartenir enfin.
En pratique, une prudence s’impose. Le travail ne consiste jamais à pousser vers la rupture. Une personne qui quitte sa famille sous l’effet d’une prise de conscience récente le regrette souvent. Il s’agit plutôt de rendre légitime ce qui était vécu comme un défaut, de restituer la place au bon endroit, et de laisser ensuite la personne décider de la distance qui lui convient. Certaines se rapprochent, d’autres s’éloignent, et les deux sont des réussites.
C’est là que les histoires-médecines prennent tout leur sens. Elles disent la chose sans la désigner, ce qui évite d’accuser quiconque. Le patient entend ce qu’il est prêt à entendre, à son rythme. Ce travail se prolonge dans le transgénérationnel et dans Contes et métaphores.
Absolem Formations
