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« En fait, c’est mon père »

Marteau de juge en bois tenu par une main sur un bureau, photographie en noir et blanc

Décoller l’étiquette : d’où vient la voix qui juge

Durant les séances je le vois apparaître souvent.

Chez les personnes perfectionnistes bien sûr, mais aussi chez toutes celles et ceux à qui on a collé une étiquette, qu’ils et elles continuent de maintenir fermement en place, persuadé.e.s qu’elle fait partie intégrante de leur personnalité.

« Ça n’arrive qu’à moi ce genre de choses, je suis tellement nulle en organisation ».

« C’est comme ça, depuis toujours je fais les mauvais choix ».

« Depuis que je suis toute petite, je n’ai aucune constance, je ne vais jamais au bout des choses ».

J’écoute et je réalise que, généralement, tout le discours est imprégné par ce sceau qui semble indélébile.

Et puis nous partons en hypnose, dans cet état modifié de conscience où l’inconscient prend la main, mais où chacun.e garde pourtant le contrôle. Après l’installation d’un « bon moment » (refuge sécure de bienêtre), nous allons alors visiter l’une où l’autre scène en lien avec cette « étiquette ».

– Que ressentez-vous ?

– Une oppression à cause de cette voix intérieure qui me dit que je suis nul, que j’ai encore mal fait.

– Comme un juge intérieur ?

– Oui, c’est tout à fait ça !

– Et cette voix, c’est qui ?

– Ben moi, c’est dans ma tête…

– Vous êtes sûr ? Allons un peu voir dans votre tête qui est ce petit juge intérieur. Il ressemble à quoi ?

– …. En fait c’est mon père !

– OK. Et donc vous laissez votre père continuer à diriger votre vie ? Qu’est-ce qu’on va en faire de ce petit juge ?

C’est alors que, grâce à l’hypnose HyCSI©, chacun.e va trouver la bonne manière de se débarrasser du juge et ainsi accepter de décoller l’étiquette en douceur pour retrouver sa propre voix et construire son propre chemin de vie …

Bérangère Lhomme, Absolem Formations

Notre regard sur ce sujet

Comment une étiquette se colle

Une étiquette ne commence presque jamais par une phrase méchante.

C’est ce qui la rend si difficile à repérer plus tard. On imagine volontiers qu’il faut une humiliation, une scène marquante, quelqu’un de dur. Dans la plupart des histoires que j’entends, il n’y a rien de tout cela. Il y a une phrase de tous les jours, dite par quelqu’un qui ne pensait pas à mal, souvent devant d’autres personnes, parfois avec de l’affection dans la voix.

Celle-là, elle est distraite. Lui, il est lent. Elle ne finit jamais rien. Il ne tient pas en place. Elle est notre petite tête en l’air.

Un enfant ne discute pas ce genre de phrase. Il n’a ni le recul ni les moyens de la vérifier, et surtout elle vient d’une personne dont dépend tout ce qui compte pour lui. Alors il l’accepte. Et à partir du moment où il l’accepte, il se met à collecter ce qui la confirme.

C’est le point que je trouve le plus intéressant à expliquer, parce qu’il n’a rien de mystérieux. Nous retenons beaucoup mieux ce qui confirme ce que nous croyons déjà. L’enfant étiqueté distrait oubliera son écharpe comme tous les enfants du monde, mais lui seul enregistrera l’événement, parce qu’il vient de recevoir une preuve. Les fois où il n’oublie rien ne sont pas des preuves du contraire : ce sont des jours ordinaires, et on ne se souvient pas des jours ordinaires.

Trente ans plus tard, la personne dispose d’un dossier accablant, qu’elle a constitué elle-même, une pièce à la fois.

La bascule qui change tout

Il y a un moment précis où la phrase cesse d’être une remarque et devient autre chose.

Entre « j’ai oublié un rendez-vous » et « je suis quelqu’un qui oublie », la distance est énorme, et elle passe inaperçue.

La première est un fait. Elle a une date, des circonstances, une cause éventuelle, et elle peut se corriger. La seconde est une identité. Elle n’a plus de date, elle vaut pour hier et pour l’année prochaine, et elle ne se corrige pas : elle se défend.

C’est pour cela que les gens tiennent leur étiquette. Ils ne la subissent pas seulement, ils la maintiennent en place, comme le dit très bien la personne à qui j’ai emprunté ce mot. Ils la citent d’eux-mêmes en début de séance, avant même qu’on ait posé une question. Ils la placent dans une conversation légère, en riant un peu, pour prendre les devants.

Et ils la défendent, y compris contre les gens qui essaient de les en débarrasser.

Pourquoi les arguments n’y peuvent rien

Vous pouvez dresser devant quelqu’un la liste complète de ce qu’il a mené à terme. Les études finies, les enfants élevés, la maison rénovée, les treize années passées au même poste.

Il vous répondra que ça ne compte pas.

Ce n’est pas de la mauvaise foi, et ce n’est pas non plus une coquetterie. Une étiquette n’est pas une opinion qu’on pourrait mettre à jour avec de meilleures informations. C’est un classement. Une fois qu’un dossier est classé, tout ce qui arrive ensuite est rangé à l’intérieur, y compris ce qui devrait le contredire.

J’ai vu des personnes expliquer très sérieusement que si elles avaient terminé quelque chose, c’était par chance, ou parce que quelqu’un les avait poussées, ou parce que c’était plus facile que ça n’en avait l’air. L’étiquette absorbe la contradiction et en ressort renforcée.

C’est aussi pour cette raison que l’entourage s’épuise. Un conjoint peut répéter pendant quinze ans à quelqu’un qu’il n’est pas nul. Il parle une langue que l’endroit concerné n’entend pas.

Le perfectionnisme n’est pas un goût du travail bien fait

Puisque le texte commence par là, il faut dire un mot des personnes perfectionnistes, parce qu’elles arrivent souvent avec un malentendu.

Elles croient venir pour une exigence, et parfois elles en sont même un peu fières. On leur a dit toute leur vie qu’elles étaient rigoureuses, consciencieuses, qu’on pouvait compter sur elles.

Ce n’est pas de l’exigence. Une personne exigeante est satisfaite quand le travail est bien fait. Une personne perfectionniste ne l’est jamais, parce que ce n’est pas le travail qui est évalué.

C’est elle. À chaque fois, en entier, sur tout.

Et il y a toujours quelqu’un pour regarder par-dessus son épaule. C’est là qu’on retrouve la même voix, exactement la même, avec cette différence qu’elle ne dit pas « tu es nul » mais « ce n’est pas encore assez ». Ce qui revient au même, avec une meilleure réputation sociale.

Le juge a presque toujours un visage

Quand je demande à quoi il ressemble, il apparaît.

Pas toujours du premier coup, et pas toujours celui qu’on attend. Ce n’est pas systématiquement le père. C’est parfois une mère inquiète, un instituteur de troisième primaire dont la personne avait complètement oublié l’existence, une grand-mère, un entraîneur, un frère aîné, un chef de service quitté depuis dix ans.

Et il ne s’agit pas toujours de quelqu’un d’hostile. C’est un point que je tiens à préciser, parce que beaucoup de gens refusent d’aller regarder par peur de trahir un proche. La voix qui juge est très souvent une voix qui s’inquiétait. Un parent qui avait peur pour son enfant, qui voulait le protéger d’un monde dur, qui le poussait parce qu’il croyait bien faire. L’intention était bonne. Elle n’a rien à voir avec ce qui s’est installé.

Ce qui compte, ce n’est pas de désigner un coupable. C’est qu’un visage apparaisse.

Parce qu’au moment où la phrase a un visage, elle cesse d’être une vérité sur soi. Elle redevient ce qu’elle a toujours été : l’avis de quelqu’un, formulé un jour, dans des circonstances données, par une personne qui avait ses propres raisons et ses propres limites.

Un avis, ça se discute. Une vérité, non.

Pourquoi cette question ne se pose pas les yeux ouverts

On pourrait croire qu’il suffit de demander. Il suffit rarement.

Posez la question à quelqu’un en conversation ordinaire et il va réfléchir. Il va chercher, comparer, construire une réponse plausible, et il vous donnera probablement un nom correct. Il vous donnera une analyse.

Une analyse ne fait rien bouger. C’est même une des choses les plus décevantes de ce métier : on peut comprendre parfaitement d’où vient son problème et continuer à l’avoir tous les matins.

En transe, la personne ne cherche pas. Ça vient.

Et ça vient avec le reste : la pièce, l’heure de la journée, l’endroit où elle se tenait, la hauteur à laquelle elle voyait les choses, la voix telle qu’elle était vraiment. Ce n’est plus une hypothèse sur son enfance. C’est un constat, et le constat lui appartient.

C’est aussi pourquoi le cadre compte autant. La personne garde les commandes du début à la fin. Elle peut refuser d’aller voir, s’arrêter, revenir dans son bon moment, dire non sans expliquer pourquoi. Si elle ne se sent pas maîtresse de ce qui arrive, elle se protégera, et on ne trouvera rien du tout.

Et quand personne n’apparaît

Il arrive qu’on aille voir et qu’il n’y ait personne.

Pas de visage, pas de nom, rien qu’une voix sans corps, ou une présence dans le dos. Cela déstabille les praticiens en formation, qui ont l’impression d’avoir raté quelque chose.

Ce n’est pas un échec, et surtout il ne faut rien fabriquer. Le pire service qu’on puisse rendre à quelqu’un, à cet endroit précis, c’est de lui suggérer un coupable. Il en trouvera un pour nous faire plaisir, la séance aura l’air réussie, et il repartira avec une accusation qui ne lui appartient pas.

Quand il n’y a personne, on travaille avec ce qu’il y a. La voix a quand même un timbre, une vitesse, un vocabulaire. Elle vouvoie ou elle tutoie. Elle utilise des mots que la personne n’emploie jamais elle-même, et c’est souvent par là que quelque chose finit par venir, une séance plus tard ou trois mois après.

Et parfois il n’y a réellement personne, parce que ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Toutes les voix intérieures ne sont pas des juges empruntés. Il faut savoir le reconnaître et faire autre chose.

Ce qu’on ne fait pas de ce petit juge

La tentation est de le chasser. C’est en général la première idée qui vient à la personne, et elle est enthousiaste : l’enfermer, le mettre dehors, le faire disparaître d’un coup.

Je ne m’y oppose pas, mais je pose toujours une question avant.

À quoi ce juge a-t-il servi ?

Parce qu’il a servi. Il a fait faire les devoirs, tenir des délais, préparer les examens, éviter des ennuis. Chez beaucoup de gens, il a été purement et simplement la condition pour être aimé, ou au moins pour ne pas être rejeté. Une protection qui a fonctionné pendant trente ans ne se laisse pas expulser sur ordre, et si on la force, elle se renforce.

Alors on ne demande pas à quelqu’un de se débarrasser d’un ennemi. On lui demande ce qu’il veut faire de quelqu’un qui a fini son travail.

La différence n’est pas une nuance de vocabulaire. Elle change complètement ce que la personne va trouver.

Chacun trouve sa manière

Et ce qu’ils trouvent, je ne l’aurais jamais proposé.

Certains lui retirent sa robe et son marteau, et il devient un monsieur ordinaire dans un couloir. D’autres le mettent à la retraite, avec des égards, parfois avec une petite cérémonie. D’autres le font vieillir jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un vieil homme fatigué dont la voix ne porte plus. Il y a ceux qui lui donnent une valise et le mettent dans un train. Ceux qui ferment simplement une porte. Ceux qui baissent le son, comme sur un poste de radio, sans l’éteindre tout à fait.

Une femme lui a fait quitter sa tête pour l’asseoir en face d’elle, et elle lui a parlé. C’est tout. Elle lui a dit ce qu’elle n’avait jamais pu dire à la personne réelle, qui était morte depuis longtemps.

Je ne propose pas de solutions. Je propose des directions, et la personne choisit ce qui lui convient, ou trouve autre chose. Ce qu’elle apporte tient toujours mieux que ce que j’aurais construit à sa place, pour une raison simple : elle se connaît mieux que je ne la connais.

Ce que l’étiquette rapporte

Il faut être honnête sur un point, sinon on ne comprend pas pourquoi c’est si long.

Une étiquette protège.

Elle explique les échecs à l’avance, ce qui évite d’avoir à les regarder un par un. Elle dispense d’essayer, puisque c’est perdu d’avance et que tout le monde le sait. Elle donne une place dans une famille, un rôle attribué, une réplique connue de tous. Il y a la sérieuse et la tête en l’air, celui qui réussit et celui qui cherche encore.

Décoller l’étiquette, c’est perdre tout cela d’un coup. C’est redevenir responsable de ce qu’on fait et de ce qu’on ne fait pas. C’est devoir essayer des choses sans avoir d’excuse prête si elles échouent.

Et c’est parfois déranger tout le monde autour de soi, parce qu’une famille qui a distribué les rôles n’aime pas beaucoup qu’on rende le sien.

C’est pour cela qu’on va en douceur, et que ce mot n’est pas une politesse. On ne retire pas à quelqu’un une protection avant qu’il ait autre chose à mettre à la place.

Celles qu’on distribue soi-même

Une dernière chose, et elle est inconfortable.

Nous en collons aussi. Sur nos enfants, sur nos élèves, sur nos collègues, et dans nos cabinets sur les gens qui viennent nous voir.

Le patient difficile. La famille compliquée. Celui qui ne s’investit pas. Celle qui résiste. Ce sont des étiquettes, exactement de la même nature que les autres, et elles ont exactement le même effet : à partir du moment où elles sont posées, tout ce que la personne fait vient les confirmer.

Quelqu’un qui arrive en retard devient la preuve qu’il ne s’investit pas, alors que la même chose, chez un patient qu’on trouve sympathique, se serait appelée un embouteillage.

Je n’ai pas de méthode à proposer contre ça, sinon de s’entendre le faire. Quand je me surprends à décrire quelqu’un par un adjectif plutôt que par ce qu’il m’a dit, je sais que je viens de coller quelque chose, et qu’il faudra le décoller aussi.

Ce qui change ensuite

La voix ne disparaît pas toujours. Il faut le dire, sinon les gens se croient en échec.

Elle revient souvent, dans les moments de fatigue, avant une échéance, quand quelque chose rate pour de bon. Ce genre de phrase a été répétée pendant des décennies, elle a creusé un chemin, et un chemin ne se rebouche pas en une séance.

Ce qui change, c’est le délai.

Avant, la phrase arrivait et elle était vraie. Il n’y avait aucun espace entre les deux. Maintenant, la phrase arrive, et une seconde plus tard la personne reconnaît la voix. Tiens, c’est lui.

Cette seconde-là est tout le travail.

Un jour, quelqu’un m’a dit en sortant : il parle encore, mais il n’a plus le dernier mot.

Je n’ai rien trouvé à ajouter.

Ce travail sur les étiquettes et les voix intériorisées traverse notre formation de base, le module sur la confiance en soi et le syndrome de l’imposteur et celui consacré à la transmission transgénérationnelle.

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