Ce que la recherche dit vraiment du pardon, et ce qu’on fait subir à ceux qui n’y arrivent pas
Il y a une phrase que les gens apportent en consultation comme on apporte un diagnostic reçu ailleurs.
« On m’a dit qu’il fallait que je pardonne pour pouvoir avancer. »
Elle a été prononcée par une sœur, une amie, un prêtre, un livre de développement personnel, parfois par un professionnel. Elle est presque toujours dite avec bienveillance. Et elle produit, chez celui qui la reçoit, une situation remarquablement cruelle : il a d’abord subi quelque chose, et le voilà maintenant en échec de guérison. Il n’a pas seulement été blessé. Il s’y prend mal pour s’en remettre.
Je voudrais examiner sérieusement cette injonction. Pas la balayer, parce que la recherche sur le pardon existe et qu’elle n’est pas nulle. Mais l’examiner, parce que ce qu’on en a fait dans le langage courant n’a plus grand-chose à voir avec ce qu’elle établit.
Ce que la recherche dit en faveur du pardon
Commençons par le côté solide, sinon l’article devient une plaidoirie.
Il existe depuis une trentaine d’années tout un champ de recherche sur les interventions visant à favoriser le pardon, avec des protocoles structurés, testés en essais contrôlés. Les méta-analyses concluent que ces interventions produisent des effets positifs par rapport à l’absence de traitement, notamment sur les symptômes dépressifs, l’anxiété et l’espoir.
Ce résultat est réel et il ne faut pas le minimiser. Pour certaines personnes, dans certaines situations, un travail explicite sur le pardon produit un mieux-être mesurable.
Mais il faut immédiatement poser deux précisions qui changent complètement la portée de ce constat.
La première : ces protocoles s’adressent à des personnes qui souhaitent pardonner et qui s’engagent volontairement dans le processus. Ils ne disent rien de ce qui arrive quand on impose le pardon à quelqu’un qui n’en veut pas.
La seconde : ce que ces protocoles appellent pardon n’est pas ce que votre belle-mère appelle pardon.
Ce que le mot recouvre, et le malentendu qui fait des dégâts
Le champ distingue habituellement deux choses, et la distinction est éclairante.
Le pardon décisionnel est une décision de comportement. Je décide de ne pas chercher à me venger, de ne pas nuire, de me conduire correctement si je croise cette personne. C’est un acte de volonté, immédiat, qui n’exige aucun changement de sentiment.
Le pardon émotionnel est autre chose : le remplacement effectif du ressentiment par des émotions moins négatives. Il ne se décide pas. Il arrive, ou il n’arrive pas, sur des durées qui ne se commandent pas.
Confondre les deux produit déjà beaucoup de souffrance : des gens se croient hypocrites parce qu’ils se conduisent correctement sans rien ressentir de plus doux.
Mais le vrai désastre vient d’ailleurs. Dans l’usage courant, le pardon a fini par se confondre avec quatre choses qu’il n’est pas.
Il n’est pas la réconciliation. On peut pardonner et ne jamais revoir quelqu’un. Le pardon concerne une personne, la réconciliation en concerne deux, et la seconde exige des garanties que la première n’exige pas.
Il n’est pas l’excuse. Comprendre pourquoi quelqu’un a agi ainsi n’implique pas de considérer que c’était acceptable.
Il n’est pas l’oubli. Cette expression, pardonner et oublier, a probablement fait plus de mal que n’importe quelle autre dans ce domaine.
Il n’est pas la minimisation. Pardonner n’est pas décider que ce n’était pas si grave.
Quand quelqu’un vous dit qu’il faut pardonner, il demande en réalité, neuf fois sur dix, la réconciliation. Il veut que vous reveniez aux repas de famille, que le sujet cesse d’exister, que tout le monde retrouve son confort.
Le côté sombre, et il est documenté
Il existe des données que la littérature grand public sur le pardon ne cite à peu près jamais, et elles devraient être connues de tous ceux qui reçoivent des victimes.
En 2011, James McNulty a publié une étude longitudinale portant sur des couples récemment mariés, suivis pendant quatre ans. Il s’est intéressé à la tendance de chacun à exprimer du pardon, et à l’agression psychologique et physique rapportée par le conjoint.
Le résultat va exactement à l’inverse de ce que tout le monde attend. Les conjoints les plus enclins à pardonner subissaient une agression qui restait stable au fil des quatre années. Chez ceux qui pardonnaient le moins, elle diminuait.
L’interprétation proposée est d’une logique implacable : exprimer le pardon supprime les conséquences désagréables qui, autrement, dissuaderaient l’auteur de recommencer. La colère, la distance, la critique, le risque d’être quitté sont des signaux. Les retirer trop vite revient à indiquer que le comportement est supportable.
Un travail ultérieur du même auteur a affiné le tableau : l’effet dépend de la personnalité de celui qui a commis la faute. Chez des personnes plutôt agréables, le pardon du partenaire réduit les récidives, parce qu’elles se sentent tenues de ne pas abuser. Chez des personnes peu agréables, il les augmente, parce qu’elles perçoivent le partenaire indulgent comme quelqu’un dont on peut abuser sans risque.
Autrement dit : le pardon n’est pas une bonne stratégie universelle. Son effet dépend de la personne en face.
Cette donnée devrait être obligatoire dans toute formation de professionnels amenés à recevoir des situations de violence conjugale ou familiale. Encourager quelqu’un à pardonner sans regarder de qui l’on parle n’est pas une position neutre : cela peut augmenter le risque.
D’où vient l’injonction
Il faut se demander pourquoi une idée aussi peu fondée est devenue une évidence culturelle.
Elle a d’abord un héritage religieux considérable, dans lequel le pardon est une vertu, parfois un devoir. Ce n’est pas contestable en soi, et pour beaucoup de croyants, ce cadre a un sens réel et une valeur. Le problème commence quand cette exigence spirituelle est transposée telle quelle dans le champ du soin, où elle devient une prescription thérapeutique qu’elle n’a jamais été.
Elle a ensuite bénéficié d’un renfort venu du développement personnel, avec un argument de santé : le ressentiment serait un poison, il vous rongerait de l’intérieur, la rancune vous rendrait malade. Cette rhétorique est efficace parce qu’elle fait peur. Elle repose principalement sur des travaux corrélationnels, dont on ne peut pas conclure la direction, et elle est présentée avec une assurance très supérieure à ce que les données autorisent.
Et elle a une troisième source, moins avouable et probablement la plus puissante : le pardon est confortable pour l’entourage.
Une personne qui ne pardonne pas maintient un problème ouvert. Elle rappelle qu’il s’est passé quelque chose, que quelqu’un l’a fait, que ce quelqu’un est peut-être assis à la même table. Elle oblige les autres à choisir. Le pardon, lui, referme le dossier et rend tout le monde disponible pour le dessert.
Judith Herman l’a formulé pour les témoins d’une manière qui vaut ici aussi : ce qui est demandé aux victimes, sous couvert de leur guérison, sert très souvent au retour à la normale de ceux qui les entourent.
Ce qui aide vraiment, et qui n’est pas le pardon
Que faire, alors, de la douleur qui persiste ? Parce que la question de départ était sérieuse : quelque chose empêche effectivement d’avancer, et ce quelque chose existe.
Ce que j’observe, et qui me paraît la reformulation utile, tient en une phrase : le problème n’est presque jamais l’absence de pardon. C’est l’attente.
Ce qui immobilise les gens, ce n’est pas de ne pas avoir absous. C’est d’attendre encore quelque chose. Une reconnaissance. Des excuses. Que la personne dise enfin ce qu’elle a fait. Qu’elle comprenne. Qu’elle regrette. Qu’un tiers de la famille tranche et désigne qui avait raison.
Tant que cette attente est active, une part de vous reste stationnée devant une porte, à surveiller si elle va s’ouvrir. Et souvent, elle ne s’ouvrira pas. Parce que la personne est morte, ou parce qu’elle est incapable de cette reconnaissance, ou parce qu’elle a construit sa vie sur le fait de ne pas la donner.
Le travail utile, dans mon expérience, porte donc sur ce point précis, et il est très différent d’un travail sur le pardon. Il ne s’agit pas de décider que ce n’était pas grave, ni d’absoudre qui que ce soit. Il s’agit de constater que ce qu’on attend ne viendra pas, et de récupérer l’énergie qu’on avait laissée en dépôt là-bas.
Cela peut ressembler à du pardon vu de l’extérieur. Ce n’en est pas. La personne n’a rien accordé. Elle a cessé de demander.
Et c’est ici que les gestes comptent plus que les discussions. Écrire une lettre qui ne sera jamais envoyée et décider explicitement de ce qu’on en fait. Choisir un objet et s’en séparer un jour donné. Elisabeth Horowitz a travaillé cette voie sous le nom d’actes symboliques, et Gabriel Ringlet défend l’idée qu’un rite n’a besoin ni d’être religieux ni d’être institué : il doit être choisi, incarné, et faire quelque chose plutôt que dire quelque chose. Une attente qui n’a pas d’endroit où être déposée reste dans la tête et tourne.
Le cas où la pression est maximale
Il existe une situation où l’injonction devient presque impossible à refuser, et je la rencontre plusieurs fois par an.
Un parent vieillit. Il est malade, ou il est mourant. Et toute la famille se met à converger vers la même phrase, prononcée sur un ton où l’urgence remplace l’argument : il faut que tu lui pardonnes avant qu’il parte. Tu vas le regretter. Tu ne pourras plus après.
Cette phrase est redoutable pour trois raisons.
D’abord parce qu’elle est chronométrée. Elle installe une échéance sur un processus qui n’en supporte aucune, et transforme une question intime en course contre la montre.
Ensuite parce qu’elle est chargée d’une menace : celle du remords. On ne vous propose pas quelque chose, on vous annonce ce que vous ressentirez si vous refusez. C’est un argument très efficace et parfaitement invérifiable.
Enfin parce qu’elle inverse silencieusement les rôles. Au moment où la personne qui a fait du mal devient vulnérable, c’est à celle qui l’a subi qu’on demande un effort supplémentaire. Le mourant reçoit la considération de tous, et l’ancienne victime devient celle qui complique les choses.
Ce que j’observe, c’est qu’il existe une voie qui n’est ni le pardon ni le refus de tout contact, et que presque personne ne propose. On peut décider d’aller voir quelqu’un sans rien lui accorder. On peut tenir une main sans avoir absous. On peut assister à un enterrement sans avoir menti. Ce sont des actes, et ils n’exigent aucun état intérieur particulier pour être posés.
Beaucoup de gens y trouvent ce qu’ils cherchaient réellement, qui n’était pas la réconciliation mais la certitude de s’être conduits comme ils le souhaitaient, indépendamment de l’autre. C’est très différent d’un pardon, et souvent plus solide, parce que c’est entièrement à eux.
Et pour ceux qui n’y vont pas : ne pas y aller est aussi une décision légitime, et le remords annoncé par la famille n’a rien d’automatique. Ce que je vois le plus souvent chez ceux qui regrettent, ce n’est pas de ne pas avoir pardonné. C’est de ne pas avoir choisi, et d’avoir laissé la pression décider à leur place, dans un sens ou dans l’autre.
Deux précisions pour ne pas fabriquer le dogme inverse
Première précision : certaines personnes pardonnent, et c’est très bien.
Il ne s’agit pas de remplacer une injonction par une autre, ni de traiter tout pardon comme un déni ou une soumission déguisée. Il existe des gens chez qui le ressentiment se dissout réellement, parfois sans qu’ils l’aient cherché, et qui s’en trouvent allégés. Suspecter systématiquement ce mouvement serait une autre forme de violence, et une forme particulièrement irritante puisqu’elle prétend savoir mieux que l’intéressé ce qu’il ressent.
Seconde précision, et je crois qu’elle mérite un article entier : la question la plus lourde n’est souvent pas le pardon accordé à l’autre, mais celui qu’on se refuse à soi.
Le parent qui n’a pas vu. Celui qui est resté. Celle qui n’a rien dit à quinze ans et à qui il aura fallu trente ans pour comprendre pourquoi. Ceux-là appliquent à eux-mêmes une sévérité qu’ils n’imposeraient à personne d’autre, et la question du pardon prend là un tout autre relief. C’est d’ailleurs le seul endroit du dossier où j’estime légitime d’y pousser un peu.
Alors, faut-il pardonner pour aller mieux ?
Non. Ce n’est ni obligatoire, ni une étape, ni un critère de guérison, et aucun élément sérieux ne permet de l’imposer à quiconque.
Je voudrais ajouter une remarque à l’intention de ceux qui, en lisant ces lignes, se sentent visés parce qu’ils ont déjà prononcé cette phrase à quelqu’un.
Elle n’est presque jamais dite par malveillance. Elle est dite parce que voir quelqu’un porter une colère ancienne est difficile, qu’on voudrait que ça s’arrête, et qu’on ne dispose d’aucune autre formule. C’est une phrase de démuni, pas de juge.
Il en existe pourtant d’autres, et elles ne coûtent rien. « Ce qu’il t’a fait était grave. » « Tu n’as pas à décider de ça pour nous arranger. » « Je te crois, et je ne te demande rien. » Aucune ne referme le dossier, ce qui est précisément leur qualité : elles laissent la personne libre du calendrier.
Ce qui est vrai, c’est qu’il existe une manière de porter ce qui s’est passé qui coûte moins cher que celle-ci. Elle passe rarement par l’absolution et presque toujours par la fin d’une attente.
La bonne question n’est donc pas « avez-vous pardonné ». C’est : qu’est-ce que vous attendez encore, et de qui.
Celle-là, au moins, a une réponse.
Sources
- Wade N. G., Hoyt W. T., Kidwell J. E. M., Worthington E. L., méta-analyse des interventions visant à promouvoir le pardon, Journal of Consulting and Clinical Psychology, 2014.
- Enright R. D., et Worthington E. L., pour les principaux modèles d’intervention structurée sur le pardon.
- McNulty J. K., « The dark side of forgiveness: the tendency to forgive predicts continued psychological and physical aggression in marriage », Personality and Social Psychology Bulletin, 2011.
- McNulty J. K., Russell V. M., « Forgive and forget, or forgive and regret? Whether forgiveness leads to less or more offending depends on offender agreeableness », Personality and Social Psychology Bulletin, 2016.
- Herman J. L., Reconstruire après les traumatismes, Pocket, 2025.
- Salmona M., Le livre noir des violences sexuelles, Dunod.
- Horowitz E., Les actes symboliques, Jouvence, et Les actes libérateurs, Dervy.
- Ringlet G., Des rites pour la vie, Albin Michel, 2025.
- Pistorio M., La sagesse de nos colères, Éditions de l’Homme.
- André C., Vivre avec, vivre après, L’Iconoclaste, 2025.
