Faut il sortir du statut de victime ? Ce que l'identité traumatique demande vraiment
Certaines personnes ont besoin que leur souffrance ne guérisse pas.
Je pose la phrase telle quelle, en sachant ce qu’elle peut déclencher. Elle est souvent brandie par des gens qui n’ont rien vécu et qui s’en servent pour disqualifier ceux qui ont vécu. Je ne la prends pas dans ce sens. Je la prends au sérieux clinique, c’est-à-dire au sens où elle décrit un fait observable et non un procès d’intention. Il ne s’agit ni de complaisance ni de mauvaise foi. Il s’agit de personnes dont l’identité entière s’est organisée autour de ce qui leur est arrivé, et pour qui la disparition de la souffrance équivaudrait à une disparition tout court.
C’est peut-être la question la plus délicate de la psychotraumatologie, et elle est très mal posée dans le débat public.
Ce que la reconnaissance répare, et pourquoi elle ne suffit pas
La victimologie distingue trois temps, et cette distinction n’est pas un raffinement d’école.
Il y a la victimisation primaire, l’événement lui-même. Il y a la victimisation secondaire, produite par l’entourage, les institutions, la justice, quand ils nient, minimisent, retournent la responsabilité. Et il y a la victimisation tertiaire, la plus silencieuse, celle par laquelle la personne intègre cette négation et finit par douter de la légitimité de sa propre souffrance.
Ces trois temps se cumulent. Ils ne se remplacent pas.
Reconnaître à quelqu’un qu’il a été victime constitue donc un acte thérapeutique à part entière. Nommer ce qui s’est passé, lui rendre son statut de fait, l’extraire du régime du doute. Quand cette reconnaissance manque, parce qu’un tribunal a classé sans suite, parce qu’une famille a choisi le silence, parce qu’un médecin n’a rien vu, ce qui se produit n’est pas seulement une déception. C’est une répétition. La même négation, dans une autre forme, avec des effets d’une intensité comparable à l’événement initial.
Le statut de victime a donc une fonction, et elle est réparatrice. Il rend à quelqu’un le droit d’avoir mal. Il déplace la faute là où elle appartient. Il autorise à parler.
Tout cela est vrai, et pourtant quelque chose se complique ensuite.
Une reconnaissance est un acte, pas une place. Elle est faite pour être reçue, puis dépassée. Or nous vivons dans une époque qui a transformé cet acte en position durable, et c’est là que je voudrais m’arrêter, parce que la clinique ne peut pas ignorer ce qui se joue socialement autour d’elle.
Une catégorie morale devenue une place à occuper
En 2007, Didier Fassin et Richard Rechtman publiaient une enquête restée importante, sous le titre L’Empire du traumatisme. Leur thèse tenait en peu de mots. Le traumatisme, en quelques décennies, avait cessé d’être une catégorie clinique parmi d’autres pour devenir une catégorie morale. Être traumatisé était devenu une manière d’accéder à la légitimité, à l’écoute, parfois à des droits.
Ils ne contestaient pas la réalité du trauma. Ils décrivaient un déplacement du regard collectif, et ce déplacement continue de produire ses effets aujourd’hui.
Il faut mesurer ce que cela change. Quand une société accorde de l’existence à quelqu’un en raison de ce qu’il a subi, elle lui offre une reconnaissance réelle, et elle lui tend un piège discret. Elle lui dit implicitement que sa légitimité tient à sa blessure. Autrement dit, que renoncer à la blessure reviendrait à renoncer à la place.
Cette question est devenue politiquement inflammable, et je trouve que les deux camps ont tort.
D’un côté, une critique de la victimisation qui sert surtout à faire taire. Elle dénonce une prétendue culture de la plainte, elle réclame de la force, elle traite le récit du dommage comme une faiblesse de caractère. Cette position est confortable, et elle est presque toujours tenue par des gens qui n’ont rien à perdre. Elle produit exactement de la victimisation secondaire, en toute bonne conscience.
De l’autre côté, une défense de la reconnaissance qui refuse de regarder ce qu’elle installe. Elle a raison sur l’essentiel, elle protège des personnes réellement niées, et elle devient parfois incapable de dire qu’une place réparatrice peut se transformer en assignation. Comme si nommer ce risque revenait à donner raison aux premiers.
Je crois qu’il faut refuser ce partage. La reconnaissance est nécessaire, et elle ne suffit pas. Le problème n’a jamais été la légitimité du statut. Le problème est sa permanence.
Une victime a besoin d’être reconnue comme victime. Elle n’a pas besoin de le rester à vie.
Mêmeté, ipséité, et la part qui prend toute la place
Pour penser cela cliniquement, il faut une carte de l’identité, et les meilleures viennent souvent de la philosophie avant la psychologie.
Paul Ricœur, dans Soi-même comme un autre, distinguait deux manières d’être identique à soi. Il y a l’identité comme mêmeté, ce qui demeure inchangé à travers le temps, ce qui fait qu’un objet ou une personne reste numériquement le même. Et il y a l’identité comme ipséité, cette capacité à se maintenir soi-même à travers le changement, à tenir une promesse alors qu’on n’est plus tout à fait le même.
La distinction éclaire beaucoup ce que nous rencontrons en cabinet.
Dans la méthode HyCSI®, nous travaillons avec trois parts identitaires. Non pas comme une théorie fermée, mais comme un repère qui permet de situer où se joue la difficulté.
La première est la part stable, celle que reconnaîtrait quelqu’un qui vous a connu enfant. Un trait, une manière d’habiter le monde, une façon de rire ou de se taire. Elle ne bouge pas fondamentalement. C’est la colonne vertébrale psychique, le point sur lequel l’estime de soi peut, en principe, prendre appui.
La deuxième est la part évolutive, souple, adaptative, celle qui permet de traverser les âges et les transitions. Chez les personnes ayant vécu des traumas précoces ou répétés, elle a souvent appris à se suradapter. Lire l’autre avant qu’il ait parlé. Détecter la menace dans une intonation. Cette hypervigilance relationnelle n’est pas un trait de caractère, c’est une compétence acquise sous contrainte, et elle s’est figée en posture permanente.
La troisième est la part traumatique, arrêtée dans la mémoire de ce qui s’est passé. Elle est revendicatrice, gardienne de la honte et de la culpabilité, protectrice à sa manière. Elle prévient d’un danger qui a déjà eu lieu, et elle prévient sans cesse. Son problème n’est pas d’exister. Son problème est d’occuper tout l’espace et de court-circuiter les deux autres.
Judith Herman, dès 1992, avait décrit la guérison du trauma en trois temps : rétablir la sécurité, permettre la remémoration et le deuil, restaurer le lien au monde commun. Le troisième temps est de loin le moins travaillé, y compris chez les praticiens. Nous savons stabiliser. Nous savons désensibiliser. Nous accompagnons beaucoup moins bien ce qui vient après.
Or l’objectif n’est jamais d’effacer la part traumatique. On n’efface pas ce qui a eu lieu, et vouloir le faire relève d’un fantasme de toute-puissance thérapeutique. L’objectif est de lui rendre une taille proportionnée, de la reconnaître, de la réduire, et de la replacer sous la protection des deux autres parts plutôt qu’au-dessus d’elles.
Ce déplacement est structurel, pas moral. Il ne demande à personne d’être courageux.
Le piège de l'inversion, ou pourquoi survivant n'est pas une sortie
Il existe une erreur que j’ai commise, et que je vois commettre presque systématiquement chez les praticiens en formation. Elle consiste à aider quelqu’un à quitter le statut de victime en l’encourageant à s’identifier à son contraire.
Devenir un survivant. Devenir quelqu’un qui a surmonté. Décider de ne plus se définir par ce qui s’est passé.
L’intention est bonne, et l’opération est stérile. On reste sur le même axe. La référence identitaire demeure exactement le trauma, on s’est simplement placé de l’autre côté du même point fixe. Ce n’est pas une reconstruction, c’est une rotation.
Le vocabulaire de la résilience a beaucoup contribué à ce malentendu. Boris Cyrulnik a rendu un service considérable en montrant que le trauma ne condamne pas, et que des trajectoires de reprise existent. Mais l’idée, en se diffusant, s’est retournée en injonction. Elle a produit une hiérarchie implicite entre ceux qui rebondissent et ceux qui n’y arrivent pas. Elle a ajouté, à la douleur d’avoir subi, la honte de ne pas s’en relever assez vite.
Une personne qui ne se remet pas n’a pas échoué. Elle n’a pas manqué de ressources intérieures. Elle a peut-être manqué d’un environnement qui rendait la reprise possible, ce qui n’est pas du tout la même chose et ne relève pas d’elle.
La sortie réelle ne passe donc pas par l’opposé. Elle passe par un déplacement latéral, vers quelque chose qui n’est plus défini par le trauma du tout. Non pas devenir l’inverse de ce qu’on a été. Devenir quelqu’un dont l’histoire comporte cet événement parmi d’autres choses, sans que cet événement soit le principe organisateur de tout le reste.
C’est beaucoup plus lent qu’un renversement, et beaucoup plus solide.
Le vide qui apparaît quand la peur se retire
Reste le moment le plus difficile, et celui dont on parle le moins, y compris entre professionnels.
Quand la désensibilisation avance, quand la honte se réduit, quand les anesthésies se lèvent et que la personne recommence à respirer, il arrive qu’elle se retrouve devant un vide qu’elle n’avait pas anticipé.
La question surgit alors, parfois avec violence. Qui suis-je, maintenant ?
Pendant vingt ou trente ans, toute l’organisation intérieure a tourné autour de ce qui s’est passé et de ses effets. Quand cette empreinte commence à se dissoudre, rien ne vient automatiquement occuper la place. Le mode survie n’a pas produit de soi, il a produit des mécanismes. Il faut le dire avec précision : ce n’est pas que la personne ait perdu son identité, c’est qu’une part d’elle n’a jamais eu l’occasion de se constituer.
Ce vide-là ne se comble pas. Il se traverse, et il se traverse avec quelqu’un.
C’est ici que se joue, je crois, la question éthique la plus sérieuse de notre métier. Devant un vide, nous avons une tentation presque irrésistible : le remplir. Proposer un sens. Suggérer une vocation. Orienter vers l’engagement associatif, l’écriture, la transmission. Toutes ces directions sont légitimes, et aucune ne nous appartient.
La question que je me pose, et que je propose à tout praticien de se poser régulièrement, tient en une phrase. Est-ce que je laisse cette personne construire quelque chose qui lui appartient, ou est-ce que je remplis son vide avec ce que je crois bon pour elle ?
L’erreur ne se commet jamais par cynisme. Elle se commet avec les meilleures intentions du monde, et c’est précisément ce qui la rend difficile à repérer.
Le travail consiste alors à faire deux choses en même temps, ce qui n’est pas confortable. Accompagner un deuil, celui de ce qui n’a pas eu lieu, de l’innocence d’avant, des parts de soi perdues en route. Et distinguer patiemment la culpabilité traumatique, ce sentiment d’avoir causé ou mérité ce qu’on a subi, de la culpabilité ordinaire qui suppose un choix réel et une responsabilité effective. Confondre les deux revient à laisser quelqu’un porter ce qui ne lui appartient pas.
Ensuite seulement, quelque chose peut réapparaître. Une curiosité, un goût, une direction possible. Pas de l’optimisme, pas un projet de vie. Quelque chose de très petit qui n’a pas de rapport avec ce qui est arrivé, et qui appartient en propre.
Je terminerai par une hypothèse que je ne peux pas démontrer et que je crois vraie.
Nous parlons de guérison du trauma comme s’il s’agissait de refermer quelque chose. Je pense qu’il s’agit plutôt d’un déplacement du centre de gravité. L’événement ne disparaît pas, il cesse d’être le point autour duquel tout s’organise. La personne ne devient pas quelqu’un d’autre, elle redevient quelqu’un dont on peut parler autrement qu’en parlant de ce qu’on lui a fait.
Et cela, aucun thérapeute ne peut le décider à sa place.
Sandra Depasse · Absolem Formations
