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Il n’y a pas de mot

Survivre à son enfant, ou ce que la langue n’a jamais prévu

Notre langue a un mot pour la femme qui perd son mari. Elle en a un pour l’homme qui perd sa femme. Elle en a un pour l’enfant qui perd ses parents.

Elle n’en a aucun pour le parent dont l’enfant est mort.

Ce n’est pas un détail de vocabulaire, et ce n’est pas un hasard. Une langue nomme ce qu’une société a prévu. Le veuvage est prévu, l’orphelinage est prévu, ils font partie de l’ordre des choses, on sait quoi en dire et comment se comporter avec ceux à qui ça arrive. La mort d’un enfant, elle, n’a jamais été intégrée à l’ordre des choses. Elle arrive pourtant, tous les jours, dans tous les pays, mais nous ne l’avons pas rangée. Nous n’avons rien préparé pour elle. Pas de mot, pas de statut, pas de rite au-delà du jour de l’enterrement.

C’est par là qu’il faut commencer, parce que tout le reste en découle. On demande à ces parents de traverser quelque chose que la langue elle-même refuse de reconnaître.

Une parenthèse, parce que l’information circule beaucoup et qu’elle est fausse : le terme « vilomah », que l’on présente souvent comme le mot sanskrit désignant ce deuil, est une création récente, sans usage attesté. En revanche, l’hébreu dispose bien d’un mot pour ce parent. Une langue au moins l’a nommé.

Ce n’est pas seulement de la douleur

Quand on essaie de décrire ce deuil-là, on emploie spontanément le vocabulaire de l’intensité. Un chagrin plus grand. Une souffrance plus forte. C’est vrai, et c’est insuffisant, parce que le problème n’est pas seulement quantitatif.

Ce que les parents disent, quand on leur laisse le temps de le formuler, ce n’est pas « c’est trop dur ». C’est « ce n’est pas logique ».

Toute l’organisation d’une vie humaine, biologique autant que sociale, repose sur un ordre : les parents partent avant. On se prépare, plus ou moins consciemment, à enterrer ses propres parents. On ne se prépare jamais à l’inverse, parce que l’inverse n’a pas de sens. La mort d’un enfant ne produit donc pas seulement de la peine, elle produit une désorganisation du réel. Le monde se met à fonctionner selon des règles qui ne sont pas celles qu’on avait apprises, et cette sensation-là, beaucoup la décrivent comme plus déstabilisante encore que le chagrin.

S’y ajoute une injustice qui a sa mécanique propre. Un enfant, un adolescent, un jeune adulte, c’est de l’avenir. Ce qui est perdu n’est pas seulement quelqu’un, c’est tout ce qui n’aura pas lieu. Les études qu’il aurait faites. Le métier qu’on l’imaginait exercer. La personne qu’il aurait aimée. Les petits-enfants. Le repas de famille dans quinze ans avec lui à table.

Et voilà une souffrance à peu près impossible à dire en société. On peut pleurer quelqu’un qui a existé, tout le monde comprend. Pleurer quelqu’un qui n’a jamais existé, l’adulte de trente ans que votre fils de douze ans ne sera pas, expose au regard qui juge que vous n’êtes plus tout à fait dans le réel. Alors les parents le taisent, et ce silence-là s’ajoute au reste.

Ce que la recherche a corrigé

Notre langue courante du deuil est truffée de consignes qui n’ont plus de fondement scientifique depuis trente ans. « Faire son deuil ». « Tourner la page ». « Lâcher prise ». « Refaire sa vie ». Toutes supposent la même opération : se détacher.

Cette idée vient d’une lecture ancienne, largement inspirée de Freud, selon laquelle le travail de deuil consiste à retirer progressivement son investissement affectif du disparu pour le réinvestir ailleurs. Le deuil réussi serait un deuil terminé, et le deuil terminé serait un deuil dont on est sorti.

Cette conception a été renversée au milieu des années 1990 par les travaux réunis sous le nom de liens continués, publiés par Dennis Klass, Phyllis Silverman et Steven Nickman. Leur constat, issu de l’observation et non de la théorie : les endeuillés qui vont le mieux ne sont pas ceux qui se sont détachés. Ce sont ceux qui ont transformé le lien plutôt que de le couper. Ils continuent de parler au disparu, de le consulter mentalement, de se demander ce qu’il en aurait pensé, de lui garder une place dans la vie familiale. Et cela n’est pas un symptôme.

Pour un parent, l’implication est considérable et souvent libératrice. Continuer à parler à son enfant, garder sa chambre un temps, mettre son couvert à Noël la première année, penser à lui chaque jour dix ans après : rien de tout cela ne signifie que le deuil a échoué. Il n’est pas demandé de renoncer à son enfant pour aller mieux. C’était une erreur théorique, et cette erreur a fait beaucoup de dégâts, parce que des parents entièrement occupés à survivre se sont en plus crus fautifs de ne pas parvenir à décrocher.

Le second apport majeur vient de Margaret Stroebe et Henk Schut, avec le modèle du processus dual, proposé en 1999. Ils décrivent le deuil non comme une progression linéaire mais comme une oscillation entre deux orientations : se tourner vers la perte, et se tourner vers la reconstruction de la vie quotidienne. Les endeuillés font des allers-retours entre les deux, et cette alternance est le mécanisme même du processus, pas son parasite.

Là encore, le soulagement est immédiat quand on le formule à voix haute. Le père qui rit à une blague trois mois après ne trahit pas son fils. La mère qui passe un après-midi entier à ne penser qu’à ses courses ne l’a pas oublié. Ces moments de retrait sont la moitié du travail, exactement au même titre que les moments de chagrin. Une personne qui ne ferait que se tourner vers la perte, sans jamais respirer, ne tiendrait pas.

Ce que le corps encaisse

On pourrait croire qu’on est là dans le registre du ressenti. Il existe pourtant des données d’un tout autre ordre.

En 2003, une équipe danoise conduite par Jiong Li a publié dans The Lancet une étude construite sur les registres nationaux : plus de 21 000 parents endeuillés, comparés à près de 294 000 parents témoins dont la structure familiale était appariée, suivis jusqu’à dix-huit ans après le décès. Résultat : une mortalité accrue chez les mères, et une surmortalité précoce par causes non naturelles chez les pères.

L’honnêteté oblige à donner tout de suite les limites, et elles ont été discutées dans la revue elle-même dès la publication. Le risque absolu reste faible. Une étude israélienne antérieure n’avait pas retrouvé d’augmentation de la mortalité parentale. Et une partie des analyses danoises n’atteignait pas le seuil de significativité. Des facteurs partagés, génétiques ou environnementaux, peuvent contribuer au lien.

Ce que ces données établissent malgré tout, et c’est ce qui compte ici, c’est que le deuil parental n’est pas une catégorie purement psychologique. Il se voit dans des registres de mortalité nationaux. Il a une réalité physique. Quand un parent dit qu’il ne dort plus, qu’il ne mange plus, qu’il a l’impression que son corps est en train de céder, il décrit quelque chose que l’épidémiologie sait voir.

Faut-il en faire une maladie ?

Depuis quelques années, la question se pose officiellement. La CIM-11 a introduit le deuil prolongé, et le DSM-5-TR l’a inscrit en 2022 comme trouble à part entière, avec des critères de durée et d’intensité.

Le débat est légitime et je ne le trancherai pas. D’un côté, nommer permet d’accéder à des soins, à une reconnaissance, à des recherches financées ; beaucoup d’endeuillés en grande difficulté restaient jusqu’ici sans catégorie et sans porte à laquelle frapper. De l’autre, le risque de pathologiser un chagrin normal est réel, et les critères de durée sont ce qui inquiète le plus.

Sur ce point précis, je serai nette. Appliquer un calendrier au deuil d’un enfant est absurde. Un seuil temporel peut avoir du sens pour repérer une souffrance qui s’enkyste et qui appelle une aide. Il n’en a aucun comme norme de ce qui serait le rythme convenable. Un parent qui pense chaque jour à son enfant mort quinze ans après n’est pas en retard sur un planning.

Le mythe qui abîme les couples

Il circule un chiffre, et il faut l’attaquer frontalement parce qu’il fait des dégâts précis chez des gens précis.

L’idée que 80, voire 90 % des couples se séparent après la mort d’un enfant. Ce chiffre a été énoncé à la fin des années 1970 sans base solide, il a été repris pendant quarante ans, et il n’a jamais reposé sur grand-chose. Les revues de la littérature n’ont pas trouvé d’élévation du taux de divorce chez les parents endeuillés. Une enquête menée en 2006 pour l’association The Compassionate Friends, auprès d’un grand nombre de parents concernés, aboutit à un ordre de grandeur d’environ 16 %, c’est-à-dire nettement en dessous du taux de divorce général.

Vous imaginez ce que ça fait, ce chiffre de 80 %, à un couple qui vient de perdre un enfant et qui le lit trois semaines après l’enterrement.

Ce qui est vrai, en revanche, et qu’il faut dire à la place : les deux parents ne vivent pas le même deuil au même moment, et pas de la même façon. L’un a besoin de parler, l’autre de se taire. L’un range la chambre, l’autre ne veut pas qu’on y touche. L’un retourne travailler vite parce que c’est le seul endroit où il tient debout, et l’autre y voit de l’indifférence. Le danger n’est pas le deuil : c’est que chacun interprète le rythme de l’autre comme un jugement sur son amour pour l’enfant.

Les frères et sœurs

Ils sont les grands oubliés, et pourtant ils sont dans la maison.

Un enfant qui survit à son frère ou à sa sœur grandit à côté d’une absence contre laquelle il ne peut pas rivaliser. Le disparu ne vieillira pas, ne décevra jamais, ne fera pas de crise d’adolescence. Il reste parfait. Le vivant, lui, est là avec ses notes moyennes et ses caprices.

Les configurations sont connues. L’enfant qui devient sage à l’extrême pour ne pas ajouter du souci. Celui qui se met à réussir tout, pour deux. Celui qui comprend qu’on ne fait plus de bruit dans cette maison. Et l’enfant conçu après, dont la place est occupée avant même qu’il arrive, ce que la littérature sur la transmission familiale a décrit depuis longtemps.

Ce qui aide n’est pas compliqué à énoncer, même si c’est difficile à faire quand on est soi-même écrasé : dire la vérité aux frères et sœurs, avec des mots exacts et adaptés à leur âge ; ne pas leur confier le rôle de consoler les parents ; et leur laisser le droit d’avoir leur propre chagrin, qui n’est pas une version réduite de celui des adultes.

Ce qu’on peut faire quand on est autour

Une liste courte, parce que les proches demandent souvent quoi faire et n’osent rien.

Dites son prénom. L’évitement du prénom, censé protéger, est ce qui fait le plus mal. Il signifie à ce parent que son enfant est devenu innommable, donc en train de disparaître deux fois.

Ne dites pas « au moins ». Au moins il n’a pas souffert. Au moins vous en avez d’autres. Au moins vous êtes jeunes. Aucune de ces phrases n’a jamais consolé personne.

Revenez au mois quatre. Tout le monde est là les trois premières semaines. Ensuite, le téléphone s’arrête, et c’est précisément à ce moment-là que l’anesthésie du début se dissipe.

Marquez les dates. L’anniversaire, celui de sa mort, la rentrée scolaire. Un message ce jour-là dit à un parent qu’il n’est pas seul à se souvenir.

Et une chose que les proches sous-estiment : vous n’êtes pas obligé de trouver quelque chose à dire. Il n’existe aucune phrase qui répare, et personne n’en attend. Être présent sans texte est une compétence largement suffisante.

Les rites qui manquent

Nous disposons d’un rituel, un seul, situé dans les premiers jours. Après quoi, plus rien n’est prévu.

Rien pour le quatorzième mois. Rien pour le jour où il aurait passé son permis. Rien pour l’année où il aurait quitté la maison. Or c’est justement là que se situe le temps long du deuil, une fois que tout le monde est reparti.

Gabriel Ringlet, qui a beaucoup travaillé sur les rites depuis la Belgique, défend l’idée qu’un rite n’a pas besoin d’être religieux ni institué pour opérer. Il a besoin d’être choisi, incarné, et de faire quelque chose plutôt que de dire quelque chose. Cette piste est précieuse ici, parce qu’un chagrin qui n’a aucun geste où se poser tourne indéfiniment dans la tête. Écrire une lettre et décider de ce qu’on en fait. Planter quelque chose. Retourner à un endroit à date fixe. Confier un objet à quelqu’un. Ce n’est pas de la magie et ça ne console pas : ça donne un lieu et une heure à quelque chose qui, sinon, occupe tout l’espace et tout le temps.

Ce qu’un accompagnement peut, et ce qu’il ne peut pas

Je veux être précise, parce que sur ce sujet plus que sur tout autre, promettre serait indécent.

Nous ne retirons pas ça. Aucune méthode, aucune approche, aucun praticien ne fait qu’un parent cesse d’avoir perdu son enfant. Quiconque le laisse entendre est à fuir.

Ce sur quoi il est possible de travailler est plus étroit et malgré tout considérable. La culpabilité, presque toujours présente, souvent absurde et souvent inavouée, celle du rendez-vous manqué, du soir où on s’est énervé, de la maladie qu’on n’a pas vue. Les images intrusives, quand la mort a été violente ou soudaine, et qui viennent se placer entre le parent et tous les autres souvenirs de son enfant. La possibilité de repenser à lui sans être immédiatement submergé, ce qui n’est pas une manière de moins l’aimer mais la condition pour pouvoir y penser souvent.

Beaucoup de parents que je rencontre ne viennent d’ailleurs pas pour aller mieux. Ils viennent pour vérifier qu’on ne va pas leur demander de le laisser partir. Quand ils comprennent que non, quelque chose se relâche, et le travail devient possible.

Il n’y a pas de mot. Nous n’en inventerons pas dans cet article, et de toute façon un mot ne suffirait pas.

Mais il y a peut-être quelque chose à dire à ceux qui vivent ça, et qui tient dans un déplacement de la formule elle-même.

On ne survit pas à son enfant. Ce n’est pas ce qu’on fait, et c’est pour cela que la phrase sonne faux dans la bouche de tout le monde.

On apprend, lentement, à continuer de vivre avec lui, autrement.

Ce n’est pas la même chose. Et de toutes les choses fausses qu’on dit aux parents endeuillés, celle-là est peut-être la seule qui vaille la peine d’être corrigée.

Sources

  • Klass D., Silverman P. R., Nickman S. L. (dir.), Continuing Bonds: New Understandings of Grief, Taylor & Francis, 1996.
  • Stroebe M., Schut H., « The dual process model of coping with bereavement: rationale and description », Death Studies, 1999.
  • Li J., Precht D. H., Mortensen P. B., Olsen J., « Mortality in parents after death of a child in Denmark: a nationwide follow-up study », The Lancet, 2003, ainsi que la correspondance critique publiée dans la même revue.
  • Levav I., Friedlander Y., Kark J. D., Peritz E., « An epidemiologic study of mortality among bereaved parents », New England Journal of Medicine, 1988.
  • Organisation mondiale de la santé, CIM-11, catégorie du deuil prolongé ; American Psychiatric Association, DSM-5-TR, 2022.
  • The Compassionate Friends, enquête sur le divorce chez les parents endeuillés, 2006 ; voir aussi les revues de littérature de Schwab et les analyses parues dans le Journal of Nursing Scholarship, 2003.
  • Kübler-Ross E., Kessler D., Sur le chagrin et le deuil, Pocket, 2009.
  • Ancelin Schützenberger A., Bissone Jeufroy E., Sortir du deuil, Payot & Rivages, 2005.
  • Ringlet G., Des rites pour la vie, Albin Michel, 2025.
  • Horowitz E., Les actes symboliques, Jouvence, et Les actes libérateurs, Dervy.
  • André C., Vivre avec, vivre après, L’Iconoclaste, 2025.
  • Clavier B., Les fantômes familiaux, Petite Bibliothèque Payot.