Le bouton WAIT : se libérer des attentes qui nous figent
Il y a, dans certaines villes, un petit bouton discret au coin des feux de signalisation.
On appuie dessus, et le mot WAIT s’allume.
Il ne fait pas traverser plus vite.
Il ne change rien au trafic.
Il ne modifie pas le comportement des voitures.
Il nous dit simplement : “Reste là. Tu n’as pas la main.”
Beaucoup de nos attentes ressemblent à ce bouton.
Appuyer encore, devant un feu qui ne change pas
On appuie, encore et encore, persuadés que quelque chose va enfin bouger.
On espère que l’autre comprendra. Qu’il changera. Qu’il fera ce qu’il devrait faire.
Mais le feu reste rouge. Et nous, immobiles, nous continuons d’attendre devant une lumière qui n’a jamais été sous notre contrôle.
L’attente que l’autre comprenne, qu’il s’excuse, qu’il répare, qu’il soit différent. Qu’il fasse enfin ce qu’il aurait dû faire.
Les visages de l'attente
Elles prennent des formes très précises, et il est utile de les reconnaître.
L’attente de reconnaissance. Qu’il admette enfin ce qui s’est passé.
L’attente d’excuses. Qu’il dise les mots, dans le bon ordre, avec la bonne sincérité.
L’attente de réparation. Qu’il fasse quelque chose qui annule le tort.
L’attente de transformation. Qu’il devienne le parent, le conjoint, l’ami qu’il n’a jamais été.
Et l’attente de justice. Que quelqu’un, quelque part, constate que c’était injuste.
Aucune de ces attentes n’est illégitime. Toutes sont hors de portée quand elles dépendent entièrement de l’autre.
Changer le souvenir ne suffit pas
C’est un point que je vois régulièrement en cabinet, et il mérite d’être dit clairement.
On peut revisiter la scène, l’adoucir, la transformer. Et pourtant, quelque chose continue de tourner en boucle.
Comme une attente qui continue de vivre au présent.
Le souvenir appartient au passé, il se travaille. L’attente, elle, est active aujourd’hui. Elle se renouvelle à chaque appel, à chaque repas de famille, à chaque anniversaire oublié. Tant qu’elle est là, le passé se recharge tout seul.
C’est pour cela que certaines thérapies stagnent malgré un vrai travail sur les souvenirs. On traite l’événement, on laisse l’attente intacte.
Une patiente et sa mère
Je pense à cette patiente qui, depuis des années, se sentait blessée par sa maman qui ne l’avait pas soutenue lors des moments difficiles.
Elle avait beau comprendre, rationaliser, pardonner même. Du moins essayer.
Chaque fois qu’elle la revoyait, la même vague revenait. Colère, déception, tristesse. Une boucle émotionnelle autonome et les mêmes réactions destructrices.
En hypnose conversationnelle stratégique, nous avons rencontré cette attente. Pas pour la juger, pas pour la supprimer. Mais pour la regarder comme une part d’elle qui espérait encore quelque chose d’impossible.
Et quand cette attente a pu être reconnue, nommée, replacée à sa juste place, quelque chose s’est apaisé.
Non pas parce que l’autre avait changé, mais parce qu’elle avait cessé de se tenir immobile devant une porte qui ne s’ouvrirait jamais.
Ce que l'attente protège
Il faut comprendre pourquoi elle tient si bien. Une attente n’est pas de l’entêtement.
Tant que j’attends, l’histoire n’est pas finie. Tant que j’espère, je n’ai pas encore perdu.
Lâcher l’attente, c’est accepter que cela n’arrivera pas. C’est un deuil de ce qui n’a pas eu lieu, et qui n’aura jamais lieu. Le deuil d’un parent qui ne deviendra pas celui qu’il aurait fallu.
L’espoir figé est moins douloureux que ce deuil-là, du moins sur le moment. C’est pour cette raison qu’on s’y accroche pendant des décennies.
Reconnaître ce que l’attente protège change tout dans l’accompagnement. On ne demande pas au patient de renoncer. On l’aide à traverser ce qu’il évitait.
Reconnaître n'est pas renoncer
Sortir de l’attente n’est pas excuser. Ce n’est pas dire que ce n’était pas grave.
Ce n’est pas non plus se réconcilier. On peut très bien lâcher l’attente et décider de garder ses distances. Les deux n’ont rien à voir.
C’est simplement cesser de faire dépendre son apaisement d’un geste que l’autre ne fera pas.
Le tort reste un tort. Il n’a juste plus le pouvoir de commander l’humeur du dimanche.
Les attentes sont des liens invisibles
Elles nous attachent à des comportements que l’autre ne peut pas, ou ne veut pas, offrir.
Elles nous enferment dans des émotions qui se réactivent toutes seules.
Elles nous maintiennent dans une posture d’espoir figé.
Le travail thérapeutique consiste alors à reconnaître l’attente, comprendre ce qu’elle protège, voir ce qu’elle empêche, et permettre au patient de reprendre sa liberté intérieure.
Traverser
Quand l’attente se transforme, l’émotion se libère.
Et un jour, sans bruit, vous réalisez que vous n’êtes plus devant le bouton WAIT.
Vous traversez. Non pas parce que le feu a changé, mais parce que vous avez cessé d’attendre qu’il le fasse.
Sandra Depasse · Absolem Formations
